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De ma conception du livre d'artiste.

Jacques Clauzel

Lorsqu’en 1993 j’ai (re)commencé à travailler sur des “suites” de peintures de petits formats, je n’osais pas encore parler de “livre”...

En effet, après avoir œuvré sur des pièces de (très) grandes dimensions, murales, uniques et destinées à être considérées pour elles- mêmes, en leur état, même si elles faisaient corps avec celles qui les accompagnaient, j’ai trouvé dans ces suites le contrepoint nécessaire- re à une salutaire aventure. Elle allait m’obliger à m’exprimer, non plus en m’appuyant sur l’énergie générée par le grand format mais au contraire, à (ré) apprendre à condenser le propos au sein d’une série d’œuvres qui allaient devoir cohabiter, donc fonctionner ensemble, c’est à dire, soit s’enrichir mutuellement, soit se détruire. En somme, chaque suite devait s’articuler telle une véritable mini-exposition.

Que le nombre d’œuvres tissant chacune de ces “suites” soit important ou non, il en résulte de toutes façons, un nombre quasi- ment incalculable d’émergences possibles. L’œuvre s’en trouve, grâce à ce nouvel élément, complètement différente, d’une part parce qu’el- le n’est plus liée au mur ni à la verticale, mais aussi, et surtout, parce que deux œuvres rapprochées en déterminent une troisième, qui pour être subliminale n’en est pas moins étrangement présente. Les choses se compliquent au fur et à mesure de l’accroissement du nombre de pièces. Cet entrelacs favorise l’apparition d’une œuvre dans laquelle les parties non-visibles prennent une importance au moins égale à celles qui les ont générées.

D’autre part, la liberté de présentation et de conception étant entière, il est possible de choisir des options totalement hors les normes, qui permettront, soit de forcer le regard du spectateur, soit d’apporter un signifiant supplémentaire à l’œuvre globale. (On ne choisit pas impunément de concevoir un ouvrage en accordéon, en diptyque ou en triptyque...).

Comme dans l’œuvre unique le moindre signe doit être impérieusement nécessaire, et il est absolument indispensable de veiller à ne pas se laisser glisser vers des effets qui ne seraient que gratuits ou esthétiques.

Si on choisit de développer une “suite” ce doit être avec une intention extrêmement précise, l’ensemble devant demeurer au service d’une idée, d’une volonté de transcendance. Il faut considérer cette “suite” de la même façon qu’une œuvre unique, c’est-à-dire dans son intégra- lité. Elle doit être constituée d’œuvres indépendantes, qui seront, par le fait même qu’elles sont destinées à être feuilletées, rapprochées les unes des autres, ou bien occultées, leur souvenir persistant de toutes façons dans la mémoire et modifiant leur entrée en résonance. De par son immense complexité, l’œuvre devient polysémique.

Quelques poètes me firent l’honneur de bien vouloir m’accompagner un bout de chemin. La notion de “livre” prit corps, dans mon travail, à partir de ce moment.

La mise en place de chaque ouvrage varie en fonction de mon ressenti et des moyens que j’ai choisis d’utiliser (acrylique, gravure au carborundum ou à l’eau forte, crayon, sérigraphie, lithographie, collages...) ainsi que de la forme particulière que je souhaite lui donner.

Je conçois alors et réalise un exemplaire en réservant des espaces dans lesquels le poète est susceptible d’intervenir. Si l’ouvrage suscite son intérêt, je le prie de bien vouloir composer un texte en miroir. Ce texte qui sera par la suite et selon le cas, manuscrit par l’auteur ou imprimé en typographie au plomb, composée à la main, ou en sérigraphie, ou encore au tampon encreur. Le nombre d’ouvrages tirés sera très court. Il arrive bien souvent que l’œuvre ne soit réalisée qu’à un seul exemplaire.

Travail me passionnant, non seulement parce qu’il est en prise directe avec mes préoccupations de plasticien dont il constitue le contre- point le plus aigu, mais aussi parce qu’il permet d’établir des ponts avec cet autre moyen d’expression qu’est l’écriture. C’est toujours un immense plaisir de réaliser un ouvrage en collaboration avec un ami poète ou écrivain. Tout ce qui entoure la création, dans ces moments précieux, choisis parmi tous les autres, devient la chose la plus importante en ce monde ; l’impalpable poésie.



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