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' L'élan primitif de Jacques Clauzel '. In catalogue ' Clauzel rétrospective 1959 -1996 '.Exposition Château d'Ô Montpellier. Du 6 avril au 5 mai 1996. Peintures.

Gilles Greck, commissaire de l'exposition.

Il est constant chez les peintres que le terme de rétrospective engendre source d’ambiguïté et réaction de méfiance. Le plus communément, l’artiste cherche à s’en exonérer en trouvant refuge dans les ressources insoupçonnées des métaphores.

 

On parle alors d’itinéraire, de parcours, de cheminement ... toute expression qui mène, en bout de course, à un mot de traverse.

Si la rétrospective trouble et inquiète, c’est bien parce qu’elle inscrit sa démarche dans un rapport à la durée et répond ainsi à une tentative globale de présentation prenant en compte chaque étape d’une carrière, de cette voie hautement incertaine, entre détermination et hasard, sur laquelle l’artiste s’est engagé.

 

Rien de surprenant alors, à ce que cette intention rétroactive, tout à la fois exercice de mémoire, de classification et d’ordonnancement, ne soit perçue, au moins dans un premier temps, sous ses acceptions les plus restrictives au mieux comme compte à rebours, au pire comme achèvement. Mais s’en tenir à ces extrapolations serait le moyen le plus sûr d’aboutir au contresens.

 

Pour Jacques Clauzel, dont le goût des mots justifie qu’il ne s’en effraie pas inutilement, présenter une rétrospective de ses travaux depuis les prémices de 1959 jusqu’aux développements actuels, n’a pas tant pour enjeu d’invoquer les témoignages passés d’une œuvre déjà dense, que d’en déterminer la perspective et les promesses à venir. Il faudrait dégager cependant de cette présentation d’ensemble un aspect qui relève de la rupture et du paradoxe. Car si l’on veut être tout à fait exact, il conviendrait de mettre en parenthèse les années de 1969 à 1975 où, établi en Côte d’Ivoire, Jacques Clauzel cesse brusquement de peindre pour travailler la photographie.

 

Mais au-delà de l’apparent abandon, cette longue période va s’avérer déterminante et fondatrice.

Elle sera celle de la rencontre avec l’art nègre “encore profondément enraciné dans une spiritualité vivante’ dont il va devenir fervent collectionneur.

Au demeurant, cette relation ne resterait qu’anecdotique si de multiples indices ne confirmaient l’importance et la vitalité de cette influence, ressurgie des années plus tard et perpétuée jusque dans ses travaux les plus récents.

 

Se rapportant aux recherches plastiques de Jacques Clauzel, l’interprétation “primitiviste” mérite d’être avancée.

Remarquons d’abord que cet héritage de l’art traditionnel africain est perçu non pas dans sa considération esthétique mais plutôt dans sa capacité à convoquer des formes élémentaires et actives, liens indispensables avec une réalité mythique relevant du Sacré.

 

Ainsi va-t-on assister dans les travaux de 1987 et 1988 à la mutation d’une figure, d’abord employée sous le thème de l’ange, peu à peu déchu et dépouillé de ses attributs, puis entièrement démembré jusqu’à devenir un signe simplifié, une forme primitive et idéale.

Ce qui importe alors ne réside pas dans la représentation de l’archétype, intemporel et anonyme, mais plutôt dans son usage symbolique que Jacques Clauzel réactive à sa manière, en le soumettant à de multiples avatars.

 

De la même façon, l’emploi de la couleur participe grandement de ce système codifié. La gamme en est réduite au jaune, au rouge, au bleu, au blanc et au noir, utilisés sans mélanges, à la manière de pigments purs.

 

On pourrait songer à ce propos aux peintures symboliques apposées en certaines circonstances rituelles sur les masques Africains, afin de les réinstaurer dans leurs pouvoirs sacrés. Simultanément à l’apparition de l’archétype s’élabore tout un vocabulaire abstrait autour de la question centrale, et récurrente depuis, des rapports entre le caché et le visible, la présence et l’absence, le dicible et le sensible.

 

A partir de ce moment, les recherches de Jacques Clauzel sont motivées par le désir de “rendre tangible le fait que les choses cachées ont autant d’importance que celles que l’on peut appréhender de prime abord’.

 

Le papier kraft sera le moyen privilégié de cette investigation sur ce qui se cache derrière l’image, en réserve, dans la profondeur agissante de l’inaperçu.

Si l’on veut bien s’autoriser à quelque vue de l’esprit, là encore cette thématique pourrait être mise en équivalence avec la notion de Secret et son corollaire, l’Interdit, dans les sociétés traditionnelles d’Afrique.

 

Enfin, une des manifestions majeures de ces influences possibles réside dans la prise en compte du rapport au Temps dans sa démarche plastique, qu’elle s’oriente vers un processus volontaire d’usure, ou bien au contraire de sédimentation.

 

Usure lorsque Jacques Clauzel froisse, déchire, troue, patine ou scarifie le kraft ; sédimentation lorsqu’il superpose des strates de papier, agit dans la profondeur de ses couches, intègre les poussières de frottages ou les résidus et déchets de travaux anciens.

 

C’est en cela que l’œuvre actuelle de Jacques Clauzel me semble pouvoir être rapportée à une conception primitiviste, d’autant plus marquée qu’elle n’est pas déclarée. Elle témoigne ainsi de l’importance cruciale de ces années passées en Afrique où, bien qu’absente et délaissée, la peinture portait déjà les promesses de ses apparitions.



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