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'Jacques Clauzel ou les livres de l’invisible'. In Art et Métiers du Livre n° 225 juillet, août, septembre 2001.

Michel Sicard

Jacques Clauzel

ou les livres de l'invisible

 

Par Michel Sicard

 

 L’exposition qui s’ouvre au Carré d’Art à Nîmes le 14juin montre un artiste singulier dont l’œuvre s’est attachée spectaculairement, au centre de son activité picturale, au livre d’artiste: des livres complexes, ouverts à l’écriture, où la poésie a toujours son mot à dire.

Né en 1941, ce peintre, fait pour être peintre, grand prix de Rome en 1964, après un silence de plusieurs années occupé par des travaux photographiques sur l’Afrique (Ici bon photo et Les marchés d’Abidjan), est revenu à la peinture en 1976 par le biais de dessins automatiques et va intégrer sa peinture aux activités du livre d’artiste qui le retient presqu’exclusivement depuis 1993. C’est une œuvre très singulière, qui apporte beaucoup au renouvellement du livre d’artiste, bouscule les définitions, car mêlant constamment le livre de peintre, le livre d’artiste et la bibliophilie. La répartition livres manuscrits/livres imprimés n’est ainsi guère pertinente pour lui, qui imprime le texte, mais intercale des originaux, ou imprime l’œuvre, mais sollicite le manuscrit; le livre est rarement chez Clauzel totalement imprimé, il affectionne surtout l’original, qui donne à ses livres à peu d’exemplaires un côté résolument expérimental.

 

 

À la matière noire

 

 

 Chez Jacques Clauzel, il y a au départ une forme-mère, qui se trouve dans sa peinture et se réfracte dans ses livres une sorte de momie en épure. Chez lui, la peinture a quelque chose à voir avec le tombeau. C’est un chaman qui descend au fond du tombeau, après avoir fait l’épreuve de la mort. Il peint noir, avec du noir d’acrylique, varié de toutes sortes de textures, et souvent noir sur noir, le blanc restant pour lui l’infime, une remontée au royaume des vivants.

L’ensemble de la figuration de Clauzel est assez abstraite ce sont des cercles, des vagues, des graphismes zigzagants, des bâtonnets il a trouvé un langage assez élémentaire de signes primitifs. D’un livre à l’autre, il répertorie patiemment ces gestes qu’il laisse apparaître en série sur les feuilles de ses livres, sur ce papier kraft enduit d’une matière noire ou blanche quelquefois — qui lui sert de révélateur sensible. Il peindra noir brillant sur noir mat, noir grenu sur du lisse, ou vice-versa, blanc sur noir.... Ses livres sont des capteurs le geste y vient se prendre dans sa forme, son grain, sa rythmique.

Ainsi se dessine l’origine des thèmes de Clauzel : le tombeau, la chambre noire, la chrysalide (comme l’a si bien vu Butor). Au royaume des morts, on ne parle pas tout y est mouvements, flux, sillages. C’est pourquoi il a besoin des mots pour rendre son monde au dicible. Dans son poème A l’aplomb du mystère, Alain Suied résume bien la quête:

 

Nous venons de la nuit

 

nous venons de l’ombre violente nous sommes tissés dans la trame de l’invisible

 

nous arpentons

 

l’échelle de la lumière

 

Cette masse noire, régulièrement agitée, ne serait-ce pas plutôt des textures? Après quelques effets de découpes sur fond blanc (Derricks), Clauzel en est venu à des pages ail over. Ces œuvres qui suivent le livre La nuit préméditée, son deuxième livre, offrent de grandes surfaces texturées, où émergent des thèmes picturaux : des ovoïdes, des nébuleuses oblongues, des fissures, des menhirs... qui contredisent la régularité du fond. Mais le fond, pour textural qu’il soit, ne sera jamais mécaniste, il reste toujours surprenant, imprévisible : c’est un continent aqueux parcouru d’ondes, de vibrations et de tremblements.

Puis viendront les traces de gestes: du graphisme sans la lettre, proche de la rature, du graffiti ancien (tel que Tom le déchiffra sur les « églises de l’Eure et du Calvados » ou Brassaï, sur les murs lépreux). Les gestes de gratter, de scarifier, de tatouer cette peau noire d’un continent noir, dans le noir absolu, la nuit de l’en-deçà, tel serait le propos de Clauzel. Ajoutez à cela que Clauzel est proche de Supports-Surfaces, par sa situation géographique (il habite entre Nîmes et Montpellier), familiale (cousin de Viallat), qu’il part d’un support tel que le kraft que la peinture va imprégner, complètement saturer, ériger en une sorte de peau totem, noire et brillante, et l’on sera au plus près de l’imaginaire matiériste de Clauzel.

Il a installé son domaine dans une matière noire, à la semblance de l’encre et du goudron — il s’agît en fait d’acrylique, une noirceur qui le rattache à la fois aux grands artistes métaphysiciens (Hugo, de Staèl, Yves Klein) et aux matériologistes (Dubuffet, Soulages), une noirceur qui est le signe du passage au-delà du monde des apparences, pour plonger dans la pâte même des choses. Cette noirceur n’est pas compacte, elle est offerte à l’effraction du trait : le trait est plastiquement nouveau chez Clauzel, il ne crée pas une forme, il marque un espace d’effraction, d’effraction et de retrait — un envers par où cligne le fond. il serait proche de la logique du haïku, tendu entre l’extérieur et l’intérieur, l’être et le non-être. C’est pourquoi l’œuvre de Clauzel provoquerait un ébranlement vers un travail de langage. On comprend pourquoi son terrain électif est le livre. Le livre d’artiste fonctionnera d’autant mieux avec cette tension qu’il offre un espace d’inscription multiple, feuilletable, profond. il déclinera le codex (pas de rouleau) chez lui, de toutes les façons : œuvre au centre d’un cahier, œuvre en diptyque entourant un poème central sur feuille virevoltante, pliages en spirale, œuvre perforée au centre laissant lire à la fenêtre le poème du dessous, comme dans l’ouvrage d’Annie Salager: Vite au lit...

 

 

Toucher la surface

 

 

Dans d’autres livres, le peintre affectionne moins le trait que des mouvements de matière produits avec un gros pinceau, ou par empreinte, qui fomentent d’amples mouvements de la surface, sur lesquels se détache parfois un motif plastique (une échelle, une rambarde...). Parfois de larges bandes biffent la page : l’attention s’attache aux bords, tantôt rectilignes, tantôt devenus crantés. Clauzel aime le geste de peindre : tracer, tourner, frotter, il y a un sens du toucher chez lui que la matière noire révèle merveilleusement. Quelquefois, cela apparaît dans un cercle, comme dans une lorgnette. Voyez le Petit horoscope pour rire, avec Andrée Chedid : un format un peu carré où le diptyque du frontispice sur fond noir avec deux lentilles circulaires fait bientôt place pour les œuvres qui suivent à des médaillons au lavis griffé de toutes sortes de hachures ou de vagues. D’autres fois, le fond d’acrylique reste cadré dans le rectangle : sur lui viennent les Griffures, comme en témoigne l’ouvrage avec Pierre Torreilles, tout en stries débridées, déclinées à partir d’une échelle de Jacob. La matière de Clauzel est terriblement tactile: on sent les phénomènes de creusement, d’emboutissement du papier, proches de ces techniques de gravure au carborundum. Lorsque Clauzel touche à la gravure, c’est avec une approche toute personnelle, laissant à l’essuyage le noir Charbonnel envahir la plaque, comme un miroir de réfractions. C’est un art tout en opposition de matières, où ce qui est à montrer ne serait pas du semblant. Avec ses noirs, Clauzel désigne des profondeurs incommensurables. La gravure n’est pas classique chez lui, elle se fait sur cuivre ou plexiglas, mais avec des incisions, des découpes, des encrages spéciaux. Des gaufrages aussi, le blanc revenant par des failles, qui sont des incisions perforantes dans les plaques, comme s’il y avait lieu, pour mieux nous montrer, de transpercer le support.

Ce qui étonne surtout, dans le travail de Clauzel, c’est le relief: l’incision du papier saturé d’acrylique, son arrachement au bout d’une pointe, fait que le trait devient une plaie charbonneuse dont les bords se relèvent, mordants, crissant sous les doigts. Les livres de Clauzel seraient à parcourir de la main : des livres à palper! Comme si l’espace n’était pas de l’ordre du regard, mais de l’étendue arpentable, celle qui s’ouvre à nous lorsqu’on a fermé les yeux.

Très vite, ce toucher s’organise. Des barres scansives mesurent l’espace. Ce qui frappe dans l’inventivité des thèmes de Clauzel, c’est la capacité de transformer des lignes (ou des taches circulaires) en réseaux signifiants : cela devient sillons, grilles, croix, piédestal, etc. Les thèmes sont ainsi très musicalement exploités, comme un ensemble de variations qui donne une unité à chaque ouvrage. Ainsi dans Miroir

 

Éditeur

 

 

Rayé, avec Salah Stétié, des lignes-griffures parallèles couvrant la page s’écartent, s’arrangent en X, ou en Z, ou en I central...

 

 

 

Des écritures ayant de la matière

 

L’étrange vigueur

 

 

Chez Clauzel, le livre n’est pas muet. Il affectionne les écritures, il les collectionne; ses livres sont ce que les herbiers seraient à la botanique. Les écritures manuelles, manuscrites, sont les premières aventures dans ses livres : elles contrepointent les gestes du peindre. Il choisit ses écrivains aussi différents que possibles : Torreilles, à l’écriture ronde et pourtant rocailleuse, où chaque lettre se détache, séparée de sa suivante, Vahé Godel à l’écriture cursive très gestuelle, très « nouvelle calligraphie » qui occupe bien la page et rappelle cette gestique profonde, la nervosité du premier jet. Le peintre n’organiserait-il pas une caractérologie de l’écriture, comme dans la graphologie? Il sollicite les écritures rapides, nerveuses, sanguines, gestuelles (Vahé Gôdel, Annie Salager, Michel Bohbot) et celles plus secondaires, terriennes, onctueuses, rampantes, calmes (Torreilles, Salager, Bourg). Écriture appliquée de Jean Joubert, dans Pluie de plumes, bien formée et lente, comme grattant à la porte de l’infini; ce tremblé est le miroir de l’inquiétance picturale : «Pourquoi as-tu glissé, tisseuse, dans la trame ce long fil noir » se demande le poète. Le fil de l’écriture est ce qui nous permettra de nous retrouver — ou de nous perdre —dans cette matière organique faite de nuit puis d’éclatance. Moi-même, j’ai fait quelques premiers livres avec une plume épaisse de calligraphe, en sillons qui légèrement moutonnent, comme des ondes, comme si l’écriture était l’onde de choc

sur la surface que répercute le support après descente au royaume de l’en-dessous.

Il y aurait un aspect zen dans la peinture de Clauzel : avec l’écriture, il dose savamment le plein et le vide. Voyez l’ouvrage avec Adonis:

Cahier, non pour quelqu ‘un, pour lire mon désert, la calligraphie arabe, reproduite, plane comme un nuage au-dessus de la traduction, comme si le signe érigé comportait son antidote, cursif, libéré. De façon générale, chaque page d’écriture est un vide après un plein d’énergie. Bt c est pourquoi il affectionne tellement ce rapport noir/blanc, et plus récemment aquarelle bleue/blanc, brou de noix/blanc : toujours une dualité traverse son travail. Parfois il offre des séries de livres identiques à différents auteurs, créant une émulation calligraphique, faisant respirer les livres entre eux. Clauzel apporte au livre d’artiste toutes les possibilités du peintre. Il livre amplement les pages des cahiers à sa matière largement appliquée, en vastes champs, sans bordure, sans cuvette (le plus souvent). Et il a besoin de l’écho de l’écrivain comme d’une respiration, pour ne pas sombrer totalement dans son continent noir. il ne conçoit pas le rapport du texte à l’image comme un rapport d’illustration, il va sans dire, il ne le conçoit pas non plus

Comme un contrepoint... Non c’est un rapport plus fondamental qui pointe l’illimité du monde de Clauzel, dont le langage est une autre structure, elle aussi infinie. Est-ce à dire qu’il s’intéresse à tous les poètes? Non, mais il a une idée forte de la poésie : ce qui relie ses poètes, c’est le lyrisme, l’imaginarité réaliste, matérielle, la sensualité. Ainsi se rejoignent dans un même souffle Torreilles, Butor, Guillevic, Chédid, Stétié, Dhainaut, etc. que le peintre curieusement nous oblige à considérer ensemble comme une nébuleuse de sensibilité, à la fois céleste, terrienne et amoureuse.

Pour Clauzel, les structures matérielles des livres sont infinies : il a utilisé des feuilles volantes et virevoltantes, parfois flottantes, pour ses œuvres, des cahiers de quatre pages (diptyques), des triptyques, des pliages en accordéon, des repliements, des facettes nouées à la ficelle, etc.

Il y a des séries de livres chez Clauzel, dès qu’il a trouvé une manière de pliage, d’assemblage. Il lui arrive de les donner à divers poètes. Par exemple 7 aphorismes —sur qui sont intervenus Claude Beausole il, Julien Blaine, Michel Butor, Charles Dobzynski, Vahé Godel, Werner Lambersy, Maurice Roche, Pierre Torreilles, Guillevic — crée ainsi une sorte d’émulation et de vision kaléidoscopique à partir de la même image. C’est que la matière sera toujours susceptible d’interprétations multiples. Voir, c’est fouiller les sensations possibles, l’imaginaire (pourtant terriblement objectif), à chaque fois différemment. Voilà pourquoi les planches matiéristes de Clauzel arrivent souvent au centre des cahiers de poésie, comme des prélèvements offerts à l’observation, à l’interprétation.

Comment ranger ce parcoureur insatiable qui fait du livre de peintre de la surenchère au livre d’artiste? Comment rendre compte de ces duos où se conjuguent inlassablement la parole et l’image, comme si des deux structures, celle obscurcie de l’image, et celle dématérialisée des signes naissait la lumière? Dans Chrysalide, Butor a bien senti le risque d’enfermement, désignant le travail de l’artiste : «C’est comme si une machinerie s’était déclenchée à l’intérieur de ce qui me reste de corps, puisant dans des réserves que je ne me soupçonnais pas pour fabriquer un outillage. Je ne suis plus qu’un atelier. » Mais pour Clauzel cette immersion totale serait plutôt le désir de faire parler seule la structure —c’est sa sainteté.

 

 

Du 15 juin au 27 octobre 2001, Jacques Clauzel, livres d’artiste, Carré d’Art Musée d’Art contemporain, place Maison Carrée, 30000 Nîmes. Tél. 0466763580.

Livres de Jacques Clauzel disponibles aux Éditions À travers «, 7 rue Jean Bérard, 30660 Gallargues-le-Montueux. Tél.fax 0466354790.

Catalogue, texte de Benoît Lecoq, Pierre Dhainaut, entretien avec Jacques Clauzel; 104 p., 24 il en coul, format 22 x 21 cm. Prix:120 F.

 

Bibliographie

 

Le catalogue des livres de Jacques Clauzel s’élevant à près de 200 livres, nous ne pouvons donner ici qu’un choix très restreint, arbitraire mais significatif, réduit à une dizaine de titres, entre 1993 et 2001

 

Derricks, texte manuscrit de Michel Sicard, 7 diptyques à l’acrylique, 40 x 40 cm, 1993; 5 ex.

Chrysalide, texte imprimé au plomb de Michel Butor, 7 gravures, 32,5 x 25 cm, 1993; 15 ex.

Hypothèses, texte imprimé au plomb de Guillevic, 7 diptyques puis i acry¬liques, 30 x 20 cm, 1993; il + 39 ex.

Quelques battements d’elle, (7 haïkus), texte imprimé au plomb de Werner Lambersy, 7 diptyques à l’acrylique, puis 7 lavis et l’acrylique, 16,5 x 12,5, 1994; 80 ex. dont 15 de tête

Ce lieu qui vous accueille, (14 haïkus), texte manuscrit de Vahé Godel, 7 dip¬tyques à l’acrylique, 16,5 x 12,5, 1994; 25 ex.

• Miroir rayé, texte imprimé au plom de Salah Stétié, 7 dessins gravé + i dessin, 26,5 x 15,5 cm, 1995; 50 ex., 30 avec 7dessins, 20 avec I dessin.

Vite au lit, texte manuscrit d’Annie Salager, 7 acryliques, 17 x 17 cm, 1998; il           ex.

Cahier, non pour quelqu’un, pour lire mon désert, texte imprimé au plomb d’Adonis, 6 eaux-fortes, 25,5 x 16,5 cm, 1998; 35 ex.

Rythmes, texte imprimé au plomb d’Andrée Chédid, 7 gravures + I acry¬lique, 34 x 26 cm, 1999; 30 ex.

Pluie de plumes, texte manuscrit de Jean Joubert une peinture en leporel¬b, 21,5 x 10,5 cm, 1999; 15 ex.

Paroles arIa tines, texte imprimé au plomb de Pierre Torreilles, 7 gravures + I acrylique, 34 x 26 cm, 1999; 30 ex.



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