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' Des signes et des ombres, livres signés Jacques Clauzel '. In Catalogue ' Livres Libres '. Bibliothèque municipale de Grasse. Exposition du 2 au 29 mars 2002.

Michel Sicard

La question du Livre. Née de son ouvre plastique, la création de Jacques Clauzel cette dernière décennie s'est abondamment coulée dans la forme livre parce qu'elle offrait une échappée multiple, contournant l'image frontale, unaire, de la peinture. Le livre, il le traite d'abord comme un peintre, avec cet envahissement complet du support qui ne s'arrête qu'au bord de la page. Faite d'une technique d'imprégnation d'un support absorbant -- souvent du papier kraft que l'acrylique sédimente, il s'agit d'une matière épaisse et voyante qui privilégie tous les aspects de grain et de tactilité, qui fait référence à la matière plus qu'à la forme.

Il pose ainsi la question de l'habiter du livre, du livre dans son rapport au monde. Il se situerait dans la continuation, mais par des moyens plastiques, d'écrivains qui posent la grande question du Livre, comme Mallarmé, Jabès, Blanchot. C'est dire que ce n'est pas le livre en tant que moyen qui l'intéresse, ni une quelconque technique pour faire des livres. Il reprendra d'ailleurs la question à zéro. Je revois Jacques Clauzel s'enquérir, à ses premiers livres d'artiste, que je réalisais avec lui : comment fait-on un livre d'artiste ? Comment répartir l'image et le texte ? Doit-on faire le jeu si séparément visible ? Et le colophon ?

C'est que le livre d'artiste fait question, qui accueille un fragment de matière brute, comme chue d'un obscur désastre. C'est cette perte de repères qui provoque le re départ vers le livre, un livre rematérialisé, que Clauzel ne traitera jamais comme la transcription d'une parole, mais comme une matière sourde et aveugle, et dans elle un acte, souvent inaugural, un itinéraire. Au moment où l'art des média se dématérialisait en art conceptuel, minimal, ou installations et nouvelles technologies, Clauzel eut le courage, avec quelques autres, de proclamer en ses livres d'artiste le geste de l'art. Statut du Noir.

Le noir, si fréquent dans les ouvres de Clauzel, est-ce du néant pur ? Ou une matière insane qui aurait trop brûlé? Ce caractère bitumeux du noir, ses écrivains l'ont remarqué, moi-même dans Derrick (le premier livre répertorié) ou Lionel Bourg avec Genèse : « Dans l'obscurité bitumineuse des mers, rien ne vient, rien ne sourd et les fonds bosselés d'échos lointains (sacs, ressacs, rides imperceptibles ou caresses du néant.).

N’attendent ni n'espèrent : ils patientent, ils résistent, s'obstinent en cette viduité terrifiante, comme si de tant de nuit devait fatalement suinter quelque chose. »En cette désespérante attente, le noir est la marque visible d'une destruction, d'un vide profond. Néant, oui, mais pas seulement dans la « genèse », aussi dans l'après ; dans l'après de ce qui a été détruit, dans l'après de l'après-Auschwitz (pour dire comme Adorno). Et c'est pourquoi il est si moderne, Clauzel, si moderne dans cet effort pour boucher la vision, après qu'il ait lui-même, par la photographie, tant exalté le visible. Ces ouvres ont quelque chose à voir avec le silence, avec la brûlure du silence qui retombe.

Le noir serait le passage dans l'invisible, comme si les actes fondamentaux - arpenter, marquer, inciser, scarifier - du peindre étaient faits au-delà du rétinien, dans la trace de ce qui a été, dans le retour de l'aura (pour emprunter un concept fondamental de Benjamin) de la trace sensible, épurée à quelques gestes isolables. On voit comment le travail du photographe est ici présent, comment sa peinture abstractifiée est le débouché de la photographie. Ainsi ces livres d'artiste interrogent-ils l'au-delà du visible, nous replacent-ils devant l'interrogation fondamentale de l'écriture quand à l'évènement, la trace et le reste, nous mettant « à l'aplomb du mystère » (titre d'un livre avec Alain Suied) L'Inscription.

C'est comme s'il savait nous décliner à travers ses innombrables livres, Clauzel, toutes les sourates de l'inscription transcendantale. Le zigzag de la main : hachures, biffures, et plus loin croix et grilles. Le geste qui vient du fond rencontre les éléments fondamentaux du parcours de l'espace. Moins du parcourir (traverser, arpenter, voler) que de la trace : le moment où ça rencontre la surface, où il faudra bien marquer la surface par une griffure mémorable. Les gestes de Jacques Clauzel ne sont pas hésitants, incertains, difficiles, non, vraiment pas, aucun tâtonnement, aucune gaucherie chez lui, ils sont les mêmes que ceux qui fomentent les alphabets savants, ceux de l'écriture érudite : cercles (le rond), la barre, le L (changement de direction à 90°- la lettre qui termine le nom de l'artiste) et plus loin des formes plus complexes : stèles, momies. C’est pourquoi la question de l'écriture est toujours déjà incluse dans la pratique de Clauzel.

Il pose le problème de l'écriture dans sa peinture même, comme un avatar de sa peinture. Un avatar ? Ou une structure profonde, quelque chose qui en serait comme le nécessaire aboutissement parce qu'inclus en son fonds ? Sa peinture, ses ouvres sont des pré-écritures, des ouvres d'avant l'écriture, du juste-avant, à l'orée du signe. Emergence, pré-émergence, dans une pureté à la fois formelle et rituelle, et pourtant inventive. C'est pourquoi il fait appel à des poètes-écriveurs qui ont quelque rapport avec l'écriture manuelle, ceux qui inscrivent manuscrit dans les livres d'artiste, avec aisance, parce qu'ils sont depuis toujours habitués à l'écriture manuelle d'abord. Comme si la poésie était écrite avant que d'être parlée - à inscrire au registre du monde.

Les graphismes élaborés de Clauzel, tels des frises, m'intéressent beaucoup. Ce sont des vestiges simples d'objets, de barrières, de plans de villes, des gestes de traçages vifs, effilés, pourfendeurs, mais quelconques-le quelconque n'allant pas jusqu'à la gaucherie d'un Twombly, sans figuration ni même programme de sens. Ils se développent comme des écritures cursives, organisées, même si aux limites de l'illisible. L'illisible permet de voir une autre grammaire, un autre régime. Quelquefois ces signes se dédoublent en ombres (comme sur la couverture de Paroles arlatines), ou s'organisent en broussailles arbustives. Qui les a produits ? Quel Sujet ? Quel Sens secret les habite ? L'activité d'inscription et d'essuyage de la plaque devient le sujet même de sa méditation. Méditation plastico-philosophique de l'artiste : je trace donc je suis. Mais dans cette rationalité nouvelle, le Sujet s'y dissout et révulse. On comprendra tout ce qui peut aller à la rencontre de poètes venus de l'horizon islamique, Andrée Chedid, Salah Stétié, Adonis.

Le signe chez Clauzel se détache d'une ombre fondamentale comme s'il émergeait progressivement de la nuit. Et c'est pourquoi, il a besoin des poètes pour effectuer ce passage, cette traversée mémorable, les poètes qui viennent de loin, de l'enfance (Guillevic par exemple), ou du socle terrien (Torreilles), ou regardant vers un ailleurs, une autre patrie (Vahé Godel, Werner Lambersy), ou les poètes des grands déplacements (Butor, Bernard Noël).

C'est une mort à rebours qui commence. Pas vraiment une naissance, ni un retour à la vie, car nous sommes toujours déjà là, issus d'un désastre irrémédiable, ici désastre, ombre inversée depuis cet astre rembruni, la remontée vers la lumière sera la tache même de l'art. Remontée difficile, pleine de barrières et de détours.

Très souvent, le motif de l'astre noir, du médaillon noir arrive chez Clauzel, qu'il griffe, biffe, agrippe comme il peut, essayant de remonter le trou noir de l'espace vers une nouvelle assise. Clauzel apporte au livre d'artiste un horizon immense de liberté. C'est la matière qui chez lui parle et confronte incessamment celle de l'encre de l'écrit à celle de l'image, la page éclatante de l'écriture à celle goudronneuse de l'image. Laquelle la plus fine ? Laquelle la plus forte ? La plus profonde ? La plus pénétrante ? Cette émulation nous place dans un entre-deux qui fait tout le délice des livres de Jacques Clauzel, terriblement duplices, en mouvement, en suspens, en éternelle vibration.



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