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' Les livres initatiques de Jacques Clauzel '. In catalogue 'A Travers le noir L'oeuvre éditoriale de Jacques Clauzel '. Carré d'Art Bibliothèque. Nîmes. Exposition du 15 juin au 27 octobre 2001.

Pierre Dhainault

Si forte, la parole, se dit on d’abord, qu’elle ne peut que jaillir et qu’il suffit de la transcrire. Il n en va pas ainsi, bien sûr, et l’on découvre peu à peu certaines conditions favorables l’emploi n’est jamais neutre, de tel ou tel papier, des crayons ou de l’encre, pour les brouillons, puis les différents états qui mèneront à la copie livrée aux imprimeurs. Plus que de manies il s’agit d’un rituel permettant la concentration et le déploiement. Et davantage, alors que le système de la prosodie a disparu, on s’invente également toutes sortes de contraintes qui commanderont le choix des mots ou la longueur des vers loin de gêner elles aimantent, orientent, obligent autant à la vigilance qu’à la confiance.

 

Si l’on écrit seul, obéissant à une nécessité que tente d’élucider le mouvement du poème, qui s’y dérobe comme elle s’y régénère, il arrive — de manière exceptionnelle, certes — qu’une collaboration puisse s’instaurer, par exemple avec un peintre, non pas quand celui-ci se contente d’illustrer de ses images un texte déjà rédigé, mais quand c’est lui, rompant avec les traditions et les normes de l’édition qui propose à l’écrivain, comment dire ? Tout un dispositif de pages peintes, gravées ou dessinées, tantôt intégralement, tantôt en partie, et de pages blanches ou d’espaces laissés en blanc, afin qu’il intervienne selon des modalités qui une fois fixées dans leurs moindres détails ne pourront être changées Jacques Clauzel est ce peintre.

 

Pourquoi accepter des contraintes aussi impérieuses élaborées par un autre en fonction de ses propres recherches ? Ce n’est pas par jeu que je l’ai fait, ni par goût de l’expérimentation dans les deux cas le risque est le même, la gratuité. J’ai compris tout suite que la demande de Jacques Clauzel, apparaîtrait-elle à un moment précis de l’évolution de son œuvre, correspond à une exigence de portée générale appeler l’autre, aller vers l’autre, briser le monologue.

Cette ouverture, comment ne pas la désirer quand on prend conscience du danger qui guette toute activité, l’exploitation d’un devoir-faire ? On se croit libre, on est seulement habile. Jacques Clauzel y insiste dans les notes autobiographiques qu’il publia à l’occasion de sa rétrospective de 1996, il n’a pas cessé de se méfier de la “facilité” qu’entraîne la maîtrise d’une technique, et avec elle la complaisance. Un seul principe constamment, qu’il s’agisse des peintures ou des livres, éviter la répétition. Aussi, à chaque nouvelle proposition d’un travail commun, la rencontre peut-elle s’approfondir. Elle réveille et elle révèle. Tout commence par une surprise. Au fil des mois, d’ailleurs, plus la collaboration avance, plus elle gagne en complexité, en difficulté. Impossible de ne pas relever sans retard le défi, ce serait me dérober à la chance, et aussitôt l’inquiétude joue son rôle, l’inquiétude féconde y parviendrai-je. Trouverai-je les mots qui répondent vraiment ? Ceux du discours critique, si scrupuleux soient-ils, resteraient en marge. Des auteurs auxquels il s’adresse, Jacques Clauzel réclame les mots qui traversent l’épreuve des poèmes, mais grâce à lui les poèmes doivent aussi traverser une épreuve.

En s’adaptant à des règles qu’ils n’ont pas eux-mêmes établies, en s’inscrivant là où ils ont perdu leurs repères, ils se remettent en cause, ils échappent à ce qui d’ordinaire les rend trop vite reconnaissables, et franchissant cette identité qui les menace en permanence, peut-être seront-ils fidèles à l’exigence de l’autre ainsi qu’à celle, obscure, intime, dont ils procèdent.

 

Je n’ai donc déterminé ni la présentation générale du livre (sa “mise en scène”, comme le dit quelquefois Jacques Clauzel), ni le fait qu’il sera imprimé ou manuscrit. Le format et le nombre de feuilles sur lesquelles je devrais écrire et leur place par rapport à celles qui sont peintes ou gravées ou dessinées, tous ces éléments, qu’on les envisage dans la série complète ou séparément, sont décisifs. Il n’y a que des cas particuliers. Il va de soi que le texte qui convient aux feuilles insérées entre les plis d’un leporello que tour à tour elles recouvrent et découvrent (Viatique des nuits blanches) ne pourra être le même que celui que je destine aux deux premières pages des doubles feuilles entre lesquelles se loge une peinture et qui servent à l’annoncer, puis à l’accompagner (Mémoire du jour qui vient). Selon les dimensions il ne sera pas le même non plus pour les pages étroites, très hautes, de Mémoire du jour qui vient que j’ai comparées à des stèles il fallait des poèmes verticaux dont les vers soient brefs, scandés par des intervalles ; pour Entre perte et peut-être, à l’italienne, il fallait, au contraire, de longues lignes, des aphorismes. Dans Un art du large alternent les pages que remplit un dessin grouillant et vif et celles où j’ai recopié quelques distiques que j’ai voulu sobres. La nécessité cependant ne change pas, de donner au volume entier le rythme qui lui permettra de respirer, d’équilibrer les masses et les lignes, de valoriser les accords et les tensions. Les textes alors ne s’ajoutent plus aux images (ou les images aux textes). On l’oublie trop, Mallarmé et Eluard le savaient bien, Jacques Clauzel le rappelle, il existe une physique du livre qui s’adresse aux yeux et aux mains comme à l’esprit.

 

Deux exemples encore Vent plus clair sous les lames me semble une synthèse des interrogations qui sont depuis longtemps au cœur même de la démarche de Jacques Clauzel la description de son mécanisme sera difficile. A travers une double feuille par le moyen de deux fentes Jacques Clauzel a introduit une bande — une “lame” - de papier peinte recto-verso de telle sorte qu’elle ménage huit surfaces rectangulaires égales destinées à l’écriture quatre immédiatement perceptibles, deux qui se montrent quand ses extrémités se relèvent, ce qui arrive dès que l’on feuillette, deux autres enfin dont on ne découvrira l’existence que si l’on a la curiosité de la soulever. Cela sept fois. Evidemment chacune de ces surfaces appelait trois niveaux particuliers de langage (la prose narrative ou descriptive, les vers qui contestent et ravivent, la sentence). De même qu’il n’est pas permis de saisir d’un seul regard la peinture, il n’est pas permis de lire le texte d’un seul venant. Ce qui se désigne a moins d’importance que ce qui se dérobe, mais la lecture sans cesse interrompue, déçue, est aussi réactivée sans cesse. A l’inverse, les placards de Trouées d’empreintes ne cachent rien : Jacques Clauzel a pris soin que ses dessins laissent entre eux de multiples fissures ou alvéoles irrégulières, inextricables, c’est à l’intérieur de ce labyrinthe que j’ai dû écrire. Les phrases y ont perdu à la fois leur ponctuation et leur linéarité, elles vont dans toutes les directions. Elles sourdent, elles s’enfoncent. Comment choisir ? Comment choisir également pour déterminer si les “empreintes” sont celles du peintre ou celles de l’écrivain, ou les trouées ? Ecriture et peinture sont indissociables, l’écriture devient peinture, la peinture écriture: le regard qu’elles engendrent ne se fie à aucun des a priori qui d’habitude nous dirigent, qu’est-ce que le bord, le centre, le dessus, le dessous, le vide, le plein ? Même si la réalisation en fut souvent délicate, le travail pour ces deux ouvrages m’a passionné. (Irons-nous plus loin ?). Il n’a pas seulement, comme pour les précédents, attiré les mots de la juste attention, il m’a permis, parce que je n’étais plus seul, de retrouver ce très ancien projet que j’avais abandonné, celui d’un texte aux miroitements, aux embranchements innombrables, imprévisibles.

 

Avec le recul je m’aperçois que les poèmes que Jacques Clauzel a suscités réfléchissent, en abyme, sur leur naissance et sur leur sens : “Partage avec l’empreinte! ce qui l’érode,! la rend illisible! aspire au dehors, au jour” (Vent plus clair sous les lames), ou bien : “Au loin, on ne cherche pas une issue, on se concilie l’invisible” (Entre perte et peut-être). En cela j’étais spontanément de connivence avec Jacques Clauzel. L’écriture n’aurait-elle pour sujet que sa propre venue, comme la peinture ? Tel est le mystère elle met en valeur les supports et les médiums et les gestes qui sont spécifiquement les siens, mais si tout référent extérieur a disparu, elle ne se réduit pas pour autant, elle se rend au plus simple, au fondamental. Poncer, biffer, gratter... Jacques Clauzel n’attend pas que le temps entreprenne son action d’usure, il l’anticipe. Et lorsqu’il laisse une trace, veut-il effacer ou faire surgir ? Question mal formulée, elle implique le dualisme qui ne conçoit pour le mouvement que des phases successives, antagonistes. Jacques Clauzel nous force à transgresser ce que stérilement nous opposons : l’usure ne va pas sans le mûrissement, la ruine sans l’émergence, leurs actions sont simultanées. Quant aux couleurs, dans les livres, elles se limitent au noir et au blanc, se limitent-elles ? Il conviendrait d’utiliser le pluriel : pas plus que les gestes ces couleurs ne s’opposent, Jacques Clauzel qui en connaît parfaitement le symbolisme leur retire toute valeur univoque. Par de lents passages elles se métamorphosent. On comprend qu’il se soit référé pour intituler une de ses expositions à la treizième lame du tarot, celle qui n’a pas de nom. Ce que nous prenons pour la nuit prépare une aube. Ce que nous prenons pour l’enclos d’une tombe est le creuset d’une naissance. Mais pour nous en aviser nul besoin de parvenir au terme du processus : les couleurs de Jacques Clauzel ne dissimulent pas le papier, cet humble Kraft si méprisé que nous le prétendons opaque, le voici transparent. La matière picturale n’est si présente en sa rugosité même que pour nous rendre sensibles à la transmutation qui s’y opère : “le secret y respire”, librement.

 

Ascèse exemplaire. Les contraintes, en effet, que Jacques Clauzel impose aux poètes dont il sollicite l’aide ne sont pas d’ordre purement technique. Prendre le relais, c’est inévitablement s’en inspirer dépouillant la trajectoire d’un poème, en comprenant avec plus de rigueur et de vivacité que langage et silence ne rivalisent que pour se soutenir et atteindre, ensemble, la résonance. On ne s’entend vraiment qu’en écoutant l’autre : un nouveau souci néanmoins l’emporte, réaliser une œuvre qui n’appartienne ni à l’un ni à l’autre. Cette œuvre unit ce que la spécialisation a séparé, elle lève la malédiction qui nous étouffe et nous aveugle, elle est la patiente gestation, l’épiphanie d’une lumière animant à parts égales souffles et signes.

 

Pierre Dhainaut



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