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' Livres d'artiste, livres de poésie '. In actes du Colloque de Bari, 14 janvier 2002 .' Où va la poésie française au début du troisième millénaire? '.

Jacques Clauzel

Texte publié dans les actes du colloque:

« OÙ VA LA POESIE FRANCAISE AU DEBUT DU TROISIEME MILLENAIRE ».

14 Janvier 2002 sous la direction de GIOVANNI DOTOLI.

Université de BARI (Italie).

BIBLIOTECA DELLA RICERCA-CULTURA STRANIERA.

LIVRES D'ARTISTE, LIVRES DE POESIE.

            La situation du livre d'artiste m'apparaît aujourd'hui sous la forme d'une nébuleuse dans laquelle on trouve de tout, et pas seulement des ouvrages correspondant à cette définition, une nébuleuse où seules quelques entités fortes ne seraient pas dissoutes. Je sais, très exactement ce que j'y cherche et choisis les moyens pour y parvenir, directement dans mon travail de plasticien.

Je situe, en effet, le livre d'artiste dans son droit fil. Il constitue un de ses prolongements, l'une de ses composantes. Il alterne avec les peintures, les gravures, les photographies. Il les précède, il les suit, il les utilise. Il initie, il concrétise.

Je le considère dans sa compacité, dans sa globalité, c'est une ouvre en soi, et c'est à cette seule condition qu'il peut prendre sa véritable dimension. Les livres conçus et réalisés hors d'une ouvre ne peuvent à mes yeux se prévaloir du nom de livre d'artiste. Il peut s'agir de beaux livres, de livres d'art, parfaitement réussis, mais ce ne sont pas des livres d'artiste au sens précis du terme. Une seule exception peut être envisagée, qui ferait apparaître que ce médium soit le seul qui puisse permettre à l'artiste d'exprimer ce qu'il souhaite.

D'un livre d'artiste, on ne doit pas pouvoir dissocier les ouvres plastiques qui doivent se croiser, dialoguer entre elles mais aussi et surtout avec le texte. Et pas plus que les ouvres plastiques ne doivent pas pouvoir être considérées hors de l'ouvrage, le texte ne doit pas permettre la lecture séparée*. Le texte, la graphie, manuscrite ou imprimée, et les ouvres plastiques doivent donc y être en parfaite osmose. C'est à ce prix que le livre pourra apparaître comme une Oeuvre achevée, une Oeuvre d'artiste.

            Je ne considère pas le livre comme une fin en soi mais plutôt comme un élément  participant à un tout. Il ne constitue jamais une ouvre isolée mais, au contraire, toujours reliée aux ouvres qui la précédent ou qui la suivent. Je demande aux auteurs avec lesquels je souhaite travailler de se situer dans cette perspective, le texte participant de cet état, transposant le donné à voir en mots, constituant une sorte de contrepoint.

Ma façon de travailler avec eux découle logiquement ce qui précède. Il ne s'agit nullement d'illustration réciproque mais plutôt de cheminement conjoint. Je demande au poète de rendre visible (ou lisible ?) mon propos et surtout de m'aider à vérifier que celui-ci est juste. Les mots qu'il utilise peuvent aller dans le sens que je pressentais ou, au contraire m'étonner et m'emmener sur des chemins que je n'avais pas imaginés. Finalement, d'une façon ou d'une autre je lui  demande de me révéler ce que je pressens, de m'aider à m'étonner- de m'aider à me surprendre- de devenir en quelque sorte, poète-miroir

Au fil du temps les différentes composantes se modifient, d'abord parce que mes ouvrages suivent le déroulement de mon travail, auquel ils sont indissolublement liés, mais aussi parce que désirant faire réagir le poète afin qu'il puisse me surprendre en retour, j'ai besoin de renouveler régulièrement les éléments du problème. Je trouve dans ce processus incitation à innover. Il m'évite de m'endormir sur les réussites ( ?), et neutralise la tentation de me satisfaire de multiples redites qui sont le contraire de la création, fait refluer l'envie d'utiliser des trucs et des tics totalement néfastes, particulièrement malsains qui apparaissent au cours de l'ouvre si je ne chemine pas constamment, si je m'arrête sur le bord du chemin, à me regarder passer.

Mes rapports avec les poètes se veulent limpides.

C'est toujours moi qui vais à leur rencontre en fonction de ce que je connais d'eux et qui leur propose de travailler en coopération avec moi. J'ai depuis longtemps établi certaines règles que je ne transgresse que très rarement (et seulement dans des cas très précis).

Je conçois un livre, complètement. Je réalise les éléments plastiques (peinture, gravures, photographies, dessins.), les mets en scène dans un ouvrage dont je choisis la forme, le volume, les dimensions, la texture j'y réserve les espaces (je n'ai pas dit les pages) que je mets à la disposition du poète complice auquel je donne toutes les indications utiles afin que son intervention puisse s'effectuer très exactement comme je le souhaite.

Bien sur cette façon de procéder peut paraître excessivement dirigiste et aller à l'encontre de la création littéraire, mais je peux assurer qu'à une exception près (sur plus de deux cents), tous mes « correspondants » m'ont volontiers suivi sur cette voie.

Pour être plus précis, il me faut dire que, si, souvent, je soumets aux auteurs, du moins dans un premier temps, des  propositions qui semblent aller dans leur sens et auxquelles ils peuvent répondre de la façon qui leur semble naturelle parce qu'ils y sont habitués, j'aime aussi les forcer à se mettre en péril en les obligeant à répondre à des sollicitations auxquelles ils ne sont pas accoutumés. Cette façon de procéder a le mérite de générer des textes qui, sinon, n'auraient jamais vu le jour, le mérite de m'étonner, de surprendre le lecteur et surtout (souvent), de bouleverser le poète lui-même, l'amenant sur des territoires auxquels il ne songeait pas.

On a probablement noté que je n'ai pas encore parlé des  matériaux, des techniques.

C'est que finalement toutes ces choses n'ont que peu d'importance, à mes yeux du moins, à partir du moment où les éléments utilisés autorisent la conservation de l'ouvre et permettent d'en assurer sa pérennité.

Le choix des moyens mis en ouvre est toujours directement lié à mes préoccupations du moment. L'ouvre naît de mon désir de toujours avancer, d'aller de surprise en surprise, et de surprise en étonnement. Je ne me pose jamais le problème de la technique de réalisation. En ayant, au cours de mon existence, pratiqué de toutes sortes (gravure sur métal et sur bois, sérigraphie, photographie, lithographie.), j'en possède suffisamment les rudiments pour être capable de m'en servir, lorsque l'urgence est là.

Le plus important est que l'un de mes principes fondamentaux demeure, de toujours prendre à contre-pied l'ouvre précédente. Du moins à partir du moment où j'en suis satisfait, c'est-à-dire lorsque j'ai acquis le sentiment que l'ouvre a gagné son unité et atteint son pouvoir de fascination. Si ce n'est pas le cas, je réutiliserai les mêmes éléments, je les modifierai, j'irai jusqu'à les pervertir pour essayer d'atteindre mon but.

Par contre, si j'estime pouvoir être satisfait du résultat, je ne m'en resservirai  pas pour réaliser d'autres ouvrages à l'identique. Je considère l'aventure terminée.(sauf si je peux penser qu'en modifiant certaines parties, en y introduisant des coins nouveaux, je peux espérer permettre à « autre chose » d'affleurer. Ainsi naissent certaines séries, dont chaque ouvrage, prenant sens nouveau, constitue une nouvelle épiphanie. (Sorte de travail sériel, qui a pu être comparé aux « Suites » des musiciens.).

Comme je l'évoquais plus haut, je n'abandonne jamais, quoique ce soit, définitivement. Les choses ne progressent pas de façon linéaire, mais en larges cercles se recoupant. Je me réserve le droit de revenir sur des « faires » anciens, dans la mesure où, de nouveaux éléments récemment apparus, qui venant s'y mêler, les modifient, leur apportant par le glissement qu'ils produisent, une nouvelle structure, un surcroît de signifiance.

 

Malgré la décision que j'avais prise en commençant à écrire, je ne me sens pas le droit de terminer ce très bref exposé sans citer quelques uns des matériaux régulièrement ou épisodiquement employés : le papier Kraft pour sa robustesse mais aussi pour son humilité, le papier chiffon, pour sa neutralité, sa beauté, la peinture à l'acrylique des peintres en bâtiments parce que je peux la déstructurer et la restructurer selon mon désir, la faire vivre et plus récemment le brou de noix parce qu'il s'agit d'une matière absolument naturelle à une époque où beaucoup de choses sont frelatées et qu'elle me permet d'approcher de la couleur du Kraft lorsque je travaille sur papier chiffon.. J'utilise aussi l'aquarelle qui autorise la couleur, légère et l'encre de Chine, au noir fluide et profond. Mes outils : des pinceaux de peintre en bâtiment, des brosses, des chiffons plus ou moins souples ou rêches, des cutters, des truelles, des clous, des décapeurs thermiques, des morceaux de bois, des éponges, des cailloux, et, tout ce qui me tombe naturellement sous la main, au moment où j'en ai besoin. J'utilise sans discernement ce qui est susceptible de me permettre de dire ce que j'ai à dire, au moment venu, l'essentiel étant que le geste, le « faire » soit pleinement signifiant.

Je me rends compte que, tout ce que j'ajouterais ne pourrait qu'être à côté de la réalité et je pense, sans importance réelle.

Je fais, cela me parait suffisant. 

 

Jacques CLAUZEL 

 

* Il est d'ailleurs fréquent de constater que des gravures « tirées à part », ont bien du mal à fonctionner, une fois extraites du livre et affichées au mur. Ce n'est pas que l'artiste ait commis des ouvres mineures, c'est tout simplement que intuitivement, ou sciemment, il les a conçu pour quelles se reflètent mutuellement tout en s'appuyant sur le texte qui entre à son tour en synergie (ou en résonance) pour réaliser une ouvre globale.

Dans le même ordre d'idée, j'ai pu remarquer qu'un grand nombre des auteurs avec lesquels je chemine éprouvent le besoin de réécrire, de remanier leur texte lorsqu'ils songent à les publier en revue ou en monographie. Cela confirme bien le fait que le texte initial écrit pour le livre d'artiste, une fois qu'il est sorti du contexte, ne possède pas son autonomie et a besoin pour l'acquérir, d'une nouvelle intervention du poète. On peut bien sur à partir de cette considération dire qu'il paraît impossible de créer un livre d'artiste à partir de textes préexistants (on  réalise alors des livres de peintre ou des livres illustrés).

Il va sans dire que je ne veux, en aucune manière, essayer d'établir une hiérarchie. Ce serait pour moi stupide et complètement idiot. Par contre je fais en sorte de remettre les choses à leur place, de clarifier le débat, et j'appelle chaque type d'ouvrage par son nom.



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