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' Introduction au catalogue de Jacques Clauzel '. In catalogue ' Les livres de Jacques Clauzel, espace poétique, espace pictural '. Exposition Espace Louis Feuillade. Lunel. Du 11 octobre au 2 novembre1997.

Pierre Torreilles

Introduction au catalogue « les livres de Jacques Clauzel, espace poétique, espace pictural ». 

            Le poème ne vient pas illustrer les acryliques ou les gravures de Jacques Clauzel. Non plus que l’oeuvre du peintre, du graveur, n’a pour fonction de figurer le texte.Le poème scande le cheminement du regard qui vient habiter leur harmonie. Le livre qu’il construit est donc un tout indivisible, un tissage à deux voix que le regard entend et que touche l’ouïe. Par delà toute perception plastique ou rhétorique, il orchestre en un tout indissociable et sonore le silence de l’oeuvre picturale et la profération rythmique de la voix qui l’écrit. Exercice croisé de la parole et du regard, l’espace travaillé par le peintre et le poète aux confins des choses mêmes met fin à l’antinomie entre apparence et existence. 

            C’est pourquoi, de même que c’est en poète qu’il convient d’aborder son oeuvre peinte, c’est en peintre qu’il conviendrait d’aborder la composition de ses livres. Double épreuve de l’écoute et du regard sur ce qui excède l’habituelle approche et échappe à toute tentative de détermination conceptuelle. 

            L’approche du livre qui est celle de Jacques Clauzel est d’une singularité évidente parce que n’ayant de référence qu’à elle-même. N’étant en rien figurative, mais chargée d’un non-dit, de la présence d’un signifiant qui se dérobe à tout signifié réducteur. Chose visible qui possède sous son énigme un horizon de sens exigeant d’être décrypté dans le champ investi de la composition.

             Roger Caillois disait à propos des pierres, faisant allusion à leur beauté interne, qu’en elles “il n’y eut jamais d’images, jamais de signes, mais l’imprévisible résultat d’un jeu de pressions inexpiables et de températures telles que la notion même de chaleur n’a plus de sens.” Comme de ces pierres de Caillois par leurs traits et taches aphones, dans l’oeuvre entrecroisée des livres de Jacques Clauzel ses peintures nous restituent comme des lettres sous les vocables et nous donnent à penser ce lieu de mots qui parlent sans parler, sauvant ainsi ce qui les dénude. Portant les mots hors les mots telle l’inscription d’une langue inconnue dans son espace poétique, comme dans la pierre ouverte l’oeuvre graphique interne excédant l’image et tout mimétisme. 

            Les voir autrement, d’un regard prédéterminé, offusquerait leur ouverture sur le monde. Il les révèle, hors des normes sécurisantes qui ne reposent que sur le principe de non-contradiction et du tiers exclus, nos limites logiquement constituées. Limites données, raisonnablement déterminées et déterminantes. Imitation d’un réel fragmentaire passivement accepté, dans l’ignorance de cette dimension inconnue ou négligée de toutes choses présentes au monde, formant sa réalité dans son authentique séjour. 

            La force que d’aucuns pourraient juger symbolique qui se dégage de l’oeuvre à la fois sobre et complexe de Jacques Clauzel, n’est en rien abstraite. Elle est au contraire émergence. C’est pourquoi sa conception du livre est complémentaire de sa démarche de peintre. Car toute émergence est poétique. Le poème est en lui-même émergence, qu’il soit peint, écrit, ou proféré. Il est rythme, “finalité sans fin”en son terme kantien. 

            L’oeuvre sans fond de Jacques Clauzel manifeste, comme l’écrit Lao Tseu dans le Tao-te-king, que “tous les êtres du monde sont issus de l’Etre. L’Etre est issu du néant” Fond qui se congédie lui-même, en quelque sorte, et laisse cours au pur avènement épiphanique de l’oeuvre. Ce que l’on pourrait nommer l’espace pictural est en cela un espace poétique où ce qui s’énonce n’est jamais réduit à un illusoire ordre objectif, mais où se noue l’échange créateur du visible et de l’invisible, du sensible et du pensé, en deçà des catégories. 

            Car le peintre voit, semblable au poète avant que de laisser s’ouvrir comme dans un miroir ce que jusque là il ignorait et l’instaure en son déploiement. Ses livres doivent s’ouvrir comme s ouvriraient des pages-miroirs se reflétant réciproquement, donnant à voir ce qui paraît. Mais en des formes différentes, étrangement complémentaires. Disant le même autant pour l’oeil que pour l’oreille en un langage mixte, perceptible seulement dans cette confrontation du dire et du voir. L’image et l’écriture, en ces livres, procèdent d’une même pulsion et d’un même instrument. Ce qui explique cette intrication des mots et des figures dans l’ensemble du livre. Jacques Clauzel n’illustre pas. Il lit en une autre manière. C’est dans le surgissement de l’œuvre que réside l’énigme de leur voyance, au sens rimbaldien du terme, au delà de toute idée, image ou son. 

            Enigme qu’une approche banale porte à négliger, mais que poète et peintre révèlent au regard de la cécité comme à l’ouïe de la surdité dans sa dimension musicale et rythmique. L”oeuvre harmonieusement architecturée nous conduit au réel inconnu. Présence qui se dérobe à chaque instant dans l’éclair qui nous la désigne.

 Pierre TORREILLES

in catalogue « les livres de Jacques Clauzel, espace poétique espace pictural » octobre 1997

 

 



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