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'Jacques Clauzel, réinventer de nouvelles raisons de peindre...'. In catalogue, ' Jacques Clauzel '. HD Nick éditions, collection trajectoires juin 2002. Aubais. Exposition du 22 juin au 8 septembre 2002. Peintures. Sculptures.

Alain Vollerin critique A.I.C.A

Jacques Clauzel, réinventer de nouvelles raisons de peindre…

Il pénètre dans son atelier avec en tête des idées qui s’effaceront pendant la séance, ou plutôt devant l’énergie déployée. Il s’agit de réaliser l’unité. Les conditions de cette rencontre sont donc déterminantes. Depuis toujours, il se pose la question du comment. Il a besoin pour concevoir cette oeuvre chargée d’émotion née d’une longue confrontation avec le vide hors-limites, de l’acceptation de ce rien, de ce doute absolu. Des conditions de travail réglées lui sont nécessaires. Une fois la partie engagée, Jacques Clauzel demande à sa mise en oeuvre de le surprendre, à sa pratique de le bouleverser. Sa route le conduit vers une forme d’ascétisme. Il nous confie avec humilité : “ Je peins ce que je sens. Je réagis au fur et à mesure à ce qui se passe sur le papier, chaque geste, chaque signe est porté par ma volonté de faire sens ”. Jacques Clauzel veut arriver à dire le plus en simplifiant à l’extrême les outils employés. Plus le travail s’épure, plus les choses sont dites avec un minimum de moyens. Avec l’expérience, sa manière se décomplexifie, il use d’outils très simples, ceux qu’utilisent les artisans : truelle, clous, brosses en chiendent, peignes, bâtonnets, etc.

 Sa définition aux allures algébriques devient un argument philosophique. C’est par le moins qu’il parviendra au plus, plus de vérité, plus d’authenticité... Tout, autour de lui, dans sa demeure de Gallargues, est dédié à cette exigence, à cette quête du silence.

Une partie de ses recherches, aujourd’hui, tourne autour d’une division de l’espace de la feuille de dessin, à partir d’un trait de règle, plus ou moins épais, en huit parties. Le papier est plié sur sept traits, plus ou moins visibles, plus ou moins lisibles, qui viennent rythmer la surface, la rompre, la confondre. Celle-ci, n’est jamais tout à fait blanche, ni tout à fait noire, et pourtant, cette opposition entre le jour et la nuit devient très vite une lutte entre le vrai et le faux. Elle situe toute l’actualité de sa quête de vérité et de rencontre avec le monde par l’acte de peindre ou de dessiner. Jacques Clauzel est définitivement engagé dans un aller et retour entre ce qui fut et ce qui sera.

Est-ce pour cela, que lorsqu’il dessine, il applique méthodiquement un hachurage au crayon noir, parfois brutal puis soudain adouci par l’intervention de la gomme, entre l’apparition des traits de règles ? Il s’agit bien de s’investir dans une analyse de ce temps fuyant, de cette intemporalité dont parlait Malraux. L’œuvre de Jacques Clauzel témoigne de préoccupations élevées. Il a toujours tout engagé dans cet affrontement. Il a beaucoup agi par l’usure, le ponçage pour retrouver les effets du temps sur la production humaine, cet aspect inexorable de la fulgurance de notre présence au monde. La mort ? oui !…Mais, mourir pour renaître… et non pas, la mort pour disparaître, la mort comme une interruption définitive. D’ailleurs, Jacques Clauzel utilise depuis toujours la scarification pour conjurer les signes maléfiques, la menace de Damoclès, pour dire l’envers des choses, pour redonner à ce qui fut une nouvelle présence, un destin réinventé.

Avant qu’il ne rompe avec son pouvoir séducteur, la toile évoquait pour Jacques Clauzel l’époque où il redécouvrait la peinture et recréait un univers proche de Giorgio Morandi.Très vite, les yeux dessillés, il rejettera tout ce qui lui rappelle le monde de la peinture à l’huile : les pinceaux, les tubes de couleurs, les palettes, le chevalet et jusqu’à la toile. Et, plutôt que de peindre verticalement, il oeuvrera à l’horizontale, découvrant de nouveaux matériaux : le kraft, la peinture acrylique. Oui ! le kraft déchiré, le kraft froissé, le kraft usé... Parfois, il engage avec son support une lutte rude pour retrouver le passé de cette peinture qui le hante, éternelle réminiscence. Il peint les deux faces, le recto, le verso… et la matière, pourtant volontairement placée en arrière plan, revient à force de grattages, d’arrachages scrupuleux, à la première place. En un mot, Jacques Clauzel prend de formidables distances avec la peinture et son histoire. Il veut alors nous dire, et c’est une constante que nous retrouvons tout au long de son cheminement, qu’il peut obtenir le résultat recherché par d’autres avec des moyens traditionnels et s’inscrire dans une histoire par une mise en jeu d’outils qu’il invente pour pouvoir nous déclarer : « Eh bien voilà ! ce que vous faites avec cette méthode, où je peux obtenir d’excellents résultats, je peux le réussir aussi, en suivant une pratique que j’invente entièrement. »

Depuis 1984, il n’utilise plus la toile.

Jacques Clauzel lutte en permanence, depuis le jour de sa naissance, contre une grande habileté naturelle, contre une série de vrais dons : pour la photographie, pour le dessin, pour la peinture, pour l’édition de livres d’artistes, etc. Entré à l’école des Beaux-Arts de Paris en 1963, il s’adapte parfaitement au climat régnant dans le monde de la peinture. Il pouvait alors construire un dessin ou une toile, comme Oscar Wilde composait un aphorisme, en dandy. Même s’il comprend bien que l’enjeu de son avenir dans la peinture dépend de sa présence à Paris auprès de ses condisciples de l’école des Beaux-Arts : Michel Parmentier, Pierre Buraglio, François Rouan, dans la classe de Roger Chastel, il part en Côte d’Ivoire enseigner la peinture à l’Ecole Nationale des Beaux Arts d’Abidjan en 1965

Un jour de 1967, il décide de rompre avec le monde de l’art pour s’intéresser à l’Afrique.Il rentrera en France en 1973, pour fonder un atelier de photographie industrielle. Puis, il sera recruté comme professeur à l’école des Beaux-Arts de Montpellier où il enseignera pendant une dizaine d’années. A partir de 1976, le désir de peindre l’anime à nouveau. Il investit avec le dessin un monde où la figuration le dispute au phantasme érotique. Puis, en 1978, il revient à la peinture de paysages, éprouvant un impérieux désir de retour aux sources. Il se sent mal à l’aise sans cette confrontation avec la vérité, née du silence de l’atelier. Le chemin était montant, mal aisé, mais Jacques Clauzel avait besoin de ces circonvolutions pour, peu à peu, se défaire d’un fardeau de mémoire qui l’empêchait de faire l’unité en lui.

Comment peut-on se savoir assez armé, assez éclairé et inspiré pour composer une oeuvre originale ? C’est dans la modestie, en reprenant tout à zéro que Jacques Clauzel triomphera de ses inquiétudes. Un chant révolutionnaire claironne : “ du passé faisons table rase...” Pour Jacques Clauzel, ce renoncement s’annonce comme salvateur, et révélateur d’une pratique riche de révélations plastiques. Il va trouver sa place dans le monde de l’art, à petits pas.Par la force de nobles habitudes, son originalité émergera parallèlement à des destins mieux installés que le sien.

Revenons à ce thème qui le hante : le rapport entre la mort et la vie. On froisse le papier. On peint dessus. On le maroufle. Et puis, comme pour annihiler toute complaisance, on l’écrase abondamment. Au bout de cette longue démarche, l’aspect froissé du papier disparaît. On est revenu de l’autre côté de la route, et, seul un effort de concentration permet de retrouver et de comprendre l’évolution de l’oeuvre. Pour répondre à cette quête d’absolu qui le ronge, pour parvenir au bout de son interrogation, Jacques Clauzel donnera vie à un monde d’anges. Mais, comment peint-on des anges ? S’agit-il de ces chérubins qu’on voit dans certaines chapelles, dans les psautiers, les livres d’heures, en miniatures illuminées d’or, où flottent encore des odeurs de souffre et d’encens ? L’ange est-il toujours blanc et bleu? A-t-il des ailes ? En jouant sur le symbolisme de la droite, de la gauche, du  haut et du bas, en misant sur les valeurs : le clair - la lumière, et le noir - l’ombre, en ajoutant la couleur où, le bleu représente le passé et le jaune l’avenir, Jacques Clauzel parvient à donner une personnalité à chaque être représenté. Il nomme alors cela : les « archétypes de l’être humain ». En utilisant ces paramètres, il permettait à ses personnages de vivre une aventure. Il pouvait aussi, comme aux premiers instants de la peinture primitive, raconter une scène. Il  contera alors des histoires polysémiques. Titan à la recherche de ses limites, il peindra en deux ans des centaines de toiles sur ce sujet. Ce qui l’intéresse, c’est que le spectateur de l’oeuvre puisse chaque jour s’inventer une nouvelle relation, à travers un itinéraire différent.

Il produit dans cette période, totalement habité par cette « passion » des anges, près de trois cent papiers par an. Enfin, contrairement à certains qui s’enferment dans une manière, Jacques Clauzel comprend qu’il est parvenu au terme d’une étape, dont il sortira marqué à jamais. Là encore, il a beaucoup appris, beaucoup expérimenté. Il réinventera encore la forme personnage d’Olivier Debré, une analyse comprenant l’évolution du personnage dans le tableau, l’âme du sujet avançant progressivement, se transformant jusqu’à devenir, à la fin de cette expérience, un élément de la composition se fondant dans un ensemble de touches révélant un univers abstrait. Nous l’avons dit, Jacques Clauzel doit perpétuellement lutter contre cette aptitude naturelle à trouver des idées pour faire des œuvres, et à les mener parfaitement à leur accomplissement, grâce à son extraordinaire force de travail. Il doit, sans aucune trêve, résister à la gigantesque passion de modifier le monde qu’il sent en lui depuis son adolescence. Même, si les pessimistes et les absolutistes prétendent que tout est dit en peinture, lui, l’optimiste né, l’homme de Gallargues proche de la nature et de ses exigences, il rêve encore d’apporter au monde des arts plastiques, à ceux qui choisissent cet univers pour communier, un petit quelque chose, un presque rien, né du recueillement et de l’abnégation.

Plus tard, il s’intéressera aussi à « l’éblouissement » sur des grands formats. Il visitera le tondo, et son vocabulaire se transformant, la forme personnage aura presque entièrement disparue. Jacques Clauzel s’engage alors dans une confrontation avec ce qui constitue son support. C’est la période des papiers usés. Il en viendra, nous l’avons décrit, à peindre les deux faces du support, et par arrachement de la surface du papier, à retrouver le dos de la peinture. On ne peut s’empêcher de penser aux recherches des affichistes et de Jacques Dufrêne, en particulier. Mais, ici, il n’est pas seulement question de révéler ce qui était caché, ou de le découvrir pour l’exposer, comme chez les affichistes. Il n’est pas question de dire le monde de la consommation et sa cohorte de produits conditionnant. Non ! Pour Jacques Clauzel, la vérité est toujours l’enjeu d’un long dialogue avec lui-même, d’une relation qu’il ne parvient pas à clore, un entretien avec l’infini... Jacques Clauzel en “cherchant ” nous dit sa manière de voir le monde, ce qu’il admire particulièrement, son apparente complexité, ce qui le bluffe, son immense variété. Jacques Clauzel depuis son retour à la peinture, en 1975, tente de percer le mystère de la genèse de notre monde. Pour cela, il expérimente tous les “impossibles”, tout ce qui ne fait pas sens pour le peuple habitant de l’autre côté de la berge, celui de la “normalité” consentie, celui des compromis quotidiens, acceptés au prix d’une inqualifiable humiliation...

Dénonçant le confort des apparences, il usa du vernis, un peu comme les graveurs à l’acide, pour réveiller des zones de lumières et construire des ombres. Ailleurs, le papier chiffon offre sa blancheur et une aptitude à produire des micros arrachements.

Jacques Clauzel accepte désormais de porter son oeuvre. Pendant la période où il enseigna la photographie à l’école des Beaux-Arts de Montpellier, il choisit d’apporter à ses élèves un savoir, celui de la connaissance de la technique de la photo. De même, pour son retour à la peinture, il choisira de recommencer à partir du dessin. Pour lui, l’abstraction ne peut être un tout satisfaisant, si on n’a pas cheminé, et longtemps douté. L’abstraction ne peut-être qu’un aboutissement, la récompense obtenue au bout d’une longue route, d’un long tutoiement de la matière, de la couleur et des techniques ( dont le dessin…) inventées pour percer les derniers secrets de cette aventure commencée avec : Piet Mondrian, Kasimir Malevitch, Paul Klee et Vassili Kandinsky. Certains aujourd’hui s’avancent sur le devant de la scène pour proclamer : on ne peut plus produire de la peinture abstraite !... Ils ont tort. Certes, on ne peut plus construire une toile abstraite, comme le firent les maîtres du passé. Mais, il est possible de régénérer le discours sur l’informalité. Je crois, au contraire qu’on peut encore communier avec le public, et s’inscrire dans une vision contemporaine du monde avec une abstraction qui ne ressemble pas à celle des générations précédentes.

Mais revenons à Jacques Clauzel, sa quête d’absolu devait inéluctablement le conduire à la confrontation avec le “ sacré”. Il est entré dans une famille d’esprit, où nous retrouvons pour la peinture le nom de James Guitet, pour la poésie celui de Pierre Dhainaut.

Peintures marouflées sur cartons, acrylique sur papier chiffon, dyptiques, la peinture de Jacques Clauzel est devenue un chant d’amour porté par toute la finesse de sa sensibilité. Tout une vie d’émotions colorées surgit, des gris mourants de blancheur, des tonalités de rouille, des lacérations attendries par la proximité du noir et du blanc, des bleus imaginés, des lignes blanches, des noirs profonds soudainement remis en cause par des taches blanches comme des souillures espérées, des orangés étrangement beaux comme des roses, des vagues de nuages, ou le bleu grisâtre de ces pierres aux vertus philosophales et médicinales que les grands sages chinois contemporains vénèrent encore à la manière de leurs ancêtres. Toutes les expériences s’apaisent et se confondent dans la peinture récente de Jacques Clauzel, pour donner naissance à une autre beauté, plus spirituelle, plus aux frontières avec le divin. Jamais le figuré n’est vraiment présent, il s’agit plus pour Jacques Clauzel d’évoquer, de parler à notre inconscient, de communiquer avec notre mémoire, dont on sait qu’elle représente pour l’humain son atout le plus déterminant. Car, pour connaître, il faut reconnaître…

Mais, pour la voir, cette beauté, pour la ressentir, il faut aimer la peinture, et cela, comme disait le camarade Rudyard Kipling, c’est une autre histoire...

Alain VOLLERIN critique A.I.C.A.

In catalogue Jacques Clauzel

Collection trajectoires HD NICK EDITIONS, juin 2002

 



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