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' Des peaux fragiles d'une lecture toujours à faire '. Exposition Jacques Clauzel à la Galerie Le Comptoir. Sète. 1997. Peintures.

Skimao critique A.I.C.A.

Des peaux fragiles d'une lecture toujours à faire

      Le travail de Jacques Clauzel sur papier kraft, commencé depuis quelques années, connaît une évolution toujours nouvelle, renouvelée par sa pratique artistique de conception de livres d'artistes, menée désormais de concert avec de nombreux écrivains.

   On peut actuellement parler de peaux de papier, un lieu pictural où la texture même du support se retrouve mise à nu, où le recto le dispute au verso, en une occupation totale et perméable dudit matériau. La peinture épouse alors la profondeur du papier et se mélange à lui en une osmose parfaite.

   Le problème du passage de la couleur, de son imprégnation dans le papier pose un certain nombre de questions quant à la matérialité même de l'oeuvre d'art. Les tracés se trouvent alors inclus, bandes répétitives ou arabesques tronquées, mis en profondeur et pourtant offerts, semblables à  des toiles à notre regard. Ainsi une partie des oeuvres se trouvent marouflées en un format plus 'classique', rectangulaire, permettant l'inscription de certains ovales en un jeu de formes élémentaires.

   Jacques Clauzel décline les variations de ces peaux en une savante mise en scène, tant au niveau des papiers, usés, déchirés, froissés, épuisés, qu'à celui des inclusions de couleurs. Volontairement sobres, les tons bruns proches de la terre épousent des noirs plus africains, des marrons plus clairs se noient dans des tabacs sombres, des blancs cassés épaulent des gris profonds.

    La prééminence d'une palette limitée, bien qu'utilisée jusqu'à à la trame du support, n'est pas sans paradoxalement rappeler celle des débuts du cubisme. Analogie d'un choix, dicté pour des raisons démonstratives à l'époque, qui dans le cas présent, permet surtout la mise en avant  d'une latérisation de la peinture. Relecture dynamique d'un passé occidental.

   Les craquelures, zébrures, déchirures de la couleur font remonter des parties du support en un mouvement de va-et-vient où s'égare le spectateur. La posture du travail effectué, entre tension sous-jacente et fragilité affirmée, nous offre une alternative heureuse aux lourdes toiles surchargées de matière et supposées éternelles qui font le bonheur de certains musées.

   Ce nomadisme revendiqué d'une oeuvre, si en prise avec la contemporanéité, nous éloigne de certaines impostures actuelles où le rien cohabite avec le tout. Celle-ci affirme véritablement une réflexion globale sur les signes et les graphies en vigueur dans notre monde et propose une dimension plastique forte à chacune de ses re-présentations.

   La dialectique du fond et des formes épouse aussi une recherche esthétique qu'on ne saurait négliger car la fonction 'décorative' de l'art est aussi de s'affirmer face à des questionnements de plus en plus immatériels. L'introduction de référents lointains dans le travail de l'artiste, maniés au nom d'un 'non exotisme' nous donne un résultat à la fois inclus dans l'histoire européenne mais s'enracinant ailleurs, du côté du continent où est né l'art sans cimaises. Cette utilisation d'un gestuel maîtrisé et d'une improvisation intellectuelle caractériserait fort justement l'acte pictural de Jacques Clauzel. Une bienheureuse coïncidence entre le monde de sa pensée et la justesse de sa main.

 Si un coup de pinceau jamais n'abolira le hasard, toute l'énergie primale d'un monde pourrait se trouver contenue  dans un seul papier.

Christion Skimao critique A.I.C.A. 1997



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