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Matière noire 1997

Lionel Bourg

Matière noire

Lionel Bourg
Mai 1997


Qu'est-ce, d'abord, que cette chose, sombre, goudronneuse, qui dans sa texture dissimule, ou par un tour tenant de la magie nocturne révèle, des spectres, et des apparitions, fantômes d'inidentifiables personnages dont les traits, ébauchés, vus comme à travers une vitre opaque, ne se distinguent que nuageux encore, et quelle est cette neige, quelle est cette nuit que je voudrais traduire cependant qu'à son gouffre l'ombre prend figure soudain de lumière, elle qui s'ébroue, s'émancipe, s'affranchit du lourd substrat d'absence que le peintre donne à méditer, sans doute parce qu'en cette masse informe il devine les visages de ceux qui vont venir, ou les oiseaux que l'on aperçoit là-bas, plongeant dans la noirceur des mers, oui, qu'est-ce que cette matière, qu'est-ce que ce langage auquel je m'abandonne et qui m'englue, présence matricielle peut-être, impassible, immuable, où vacillant en leur lait de cendres s'éteignent tant d'étoiles, qu'est-ce que cette image enfin, hormis celle de l'angoisse qui nous obsède chaque soir de ne plus jamais ressentir ce qui fut un jour la brûlure d'un brusque mais limpide, un fatidique surgissement ? Et cela, cet indéfinissable cela, crainte et nostalgie confondues en leur mitoyenne blessure, n'est-ce pas le désir, tumultueux, fou, térébrant, l'inamovible désir à l'ouvrage dans les travaux de Jacques Clauzel, fantasme qui serait d'un monde s'efforçant de percer l'épaisseur qui l'entrave, à moins qu'elle ne le baigne, et très obscurément le nourrisse ?
Jacques Clauzel, feuille à feuille, interroge. Mais dès que l'on devient attentif la nuit, dans cette agonie contraire ardemment questionnée (cette aube, jurerait-on, qui s'éveille et, avec une douceur, une tendresse dont sont prodigues seuls les matins succédant à d'ineptes souffrances, filtre par les porosités du ciel), n'est plus tout à fait la nuit mais une substance fluide, naphte d'azur balafré de brunes ecchymoses, sang de deuil, lymphe aussi, lugubre, et mélancolie que nul n'élucide malgré l'ange, chez Durer, le fiel, la bile, les flots d'humeur chez la plupart d'entre nous, que Jacques Clauzel ne cherche pas à fuir loin de lui pareille dérobade, l'invitant en revanche, la conviant sur ces pages où la clarté peu à peu s'émerveille.
Visages, j'y reviens ; embrumés - une courbe, dans l'instable mixture (ligne de candeur derrière le voile) - ; visages qui sont aveugles ou égarés, qui dérangent, j'en aime sous leurs effarements l'inquiète certitude, laquelle brise d'une syncope (un rictus ?) l'anonymat dont le destin les avait accablés : cet homme, cette femme, c'est vous à coup sûr, c'est moi, c'est Jacques Clauzel immobile en son vertige d'être si précisément situé au cœur de l'immense, c'est n'importe quel promeneur, n'importe quelle visiteuse, qui s'éloignent ou nous frôlent, caressant des ombres nouvelles, et puisqu'ils sont à leur manière ces hiéroglyphes évanouis bientôt par les ténèbres dont ils émergèrent, silhouettes furtives, vitrifiées comme après l'impensable déflagration du silence ces halos sur un mur éblouis, ce qu'ils nous montrent, ce qu'ils nous offrent, c'est leur solitude et dans la quête d'autrui l'effroi puis le bonheur de la communauté. Seuls, nous sommes radicalement seuls, en marche toujours astreints à l'éphémère, tragiques, miraculeux en somme, expulsés ou bannis du brouillard qui nous guette, « étincelles d'or » s'exclamait Rimbaud - avec, au terme de l'illumination, la « réalité à étreindre ».
Jacques Clauzel peint cette fulgurance. Et, la représentant, il fait part généreuse à la nécessaire longanimité qui la précède. Métier lent, mais vif, tranchant comme la foudre, c'est entre l'éclair et la torpeur des corps, entre l'immédiateté du plaisir et l'exquise patience de l'amour que l'artiste chemine, les mains marbrées de poussière sur cette page d'aurore et de crépuscule réunis, ce rivage, où sacs et ressacs immémoriaux tout s'échoue, se recommence, se disperse, s'expose, se féconde, se dissout...

 

Interpellant l'absence ou, vrai lieu de mes investigations, le trouble qui dans l'acte d'apparaître porte trace du terrier maternel, je n'ai rien transcrit de la douleur qu'il y a dans ces têtes barrées, rien relevé de l'extrême tension qu'elles maîtrisent alors, tandis qu'à perte de vue ces singuliers phosphènes, issus du foisonnement des signes ou de leur approximative gestation dans l'espace1, se succèdent pour s'effacer tout en perdurant, impressions rétiniennes indélébiles, stigmates de subjectivité perdus dans l'hébétude dont à la suite de Kafka nous sommes les sempiternels arpenteurs. Mais cette souffrance, languide, marquée du sceau de sa contradictoire indifférence - du défaut général d'identité je crois, que Jacques Clauzel investit, débusquant en son art le processus d'identification même : qui suis-je ?, certes, mais quel passager clandestin me tourmente ? -, n'annonce ni rédemption ni paix future : elle témoigne, uniformément, de l'irrévocable précarité qui nous constitue. Dans la nuit du visible, Jacques Clauzel dénude la surface des choses : cela suffit à ne plus la quitter des yeux...

 

Qu'en est-il pourtant de cette matière, chaos ou magma, lave d'avant les nébuleuses, et quelle alchimie permet-elle en cet athanor de la toile, du papier, où l'œuvre comme de juste passe au noir, qui transcende la bourbe inaugurale ? Sans mobiliser l'apparat de la psychanalyse - trop réducteur, il ne réussirait qu'à brouiller les cartes -, disons que Jacques Clauzel fonde à ce stade avant-coureur, tout frémissant de vie mal définie2, ses propres limbes, cosmogonie tripale, mais belle, si belle qu'en son antre d'acrylique déjà, d'encre, de semence, la lumière dont on sait maintenant la complexe nature imprègne l'obscurité, milieu catastrophique et flou, milieu aléatoire, que la science découvre aux sources de la création : à l'orée des âges, au commencement, Jacques Clauzel plaide en faveur de cette présence qui sous les doigts frissonne, anxieux d'en connaître le chiffre ou le braille hésitant...
Or une mémoire s'écrit dans ces pages, laquelle explore le passé comme c'est son rôle, et s'y repaît, réfléchissant les souvenirs pour les métamorphoser en ses labyrinthes, une mémoire folle, une mémoire ivre, anticipatrice parfois et violente, si bien que les messages qui nous requièrent pour raient être émis d'une rive plus lointaine que je ne le soupçonnais au départ : berge ultime de la durée, elle inverserait sans que nous en eussions nette conscience l'ordre hypothétique du temps...
Signes, chiffres, hiéroglyphes, braille, messages... Les mots sont têtus. Car avec cette naissance dite et redite une autre existence s'affirme, celle de l'écriture et de ses hautes fresques mnémotechniques ce n'est pas un hasard, ses commentaires, qu'ils soient falaises gravées ou peintes de la Vallée des Merveilles et du Tassili, tablettes de cire, inscriptions tombales ou boues, argiles, pierres griffées, que de frustes prédécesseurs nous léguèrent, faisant fi du néant.

Écrire. Et tracer. Peindre ou dessiner, graver, danser peut-être, sur cette aire amorphe qu'apprivoise Clauzel, dans le mutisme de la matière que l'on pétrit, que l'on transforme, écrire et tracer les runes de cette langue venue de nulle part mais si familière, danser, oh danser, face à la mort, n'est-ce pas sous le givre ou la buée de tout balbutiement l'objet et le souci, le bonheur ou la gravité de ces livres ?
L'ombre, du reste, qui ne m'a pas quitté depuis l'ouverture des phrases, s'avère ainsi que je l'avais pressenti éclairante : nimbe de braises, elle participe de la graphie qui couve sous l'étendue froide et blanche que ses tergiversations, ses retours, ses remords ou regrets rendent progressivement habitable. Et ce désert natif, envahi, défriché, saturé des lignes de force qui en rident le sol, s'avoue franche virtualité, franche latence, de sorte que le langage en suinte comme stillant d'une stupeur inouïe. Jacques Clauzel, dont le geste est très prompt, peuple cette syntaxe d'effigies, d'emblèmes, projetant dans le dehors confus du verbe les empreintes d'une récurrente appréhension : l'ombre, cette ombre dont nous incarnons l'affolement transitoire, ne serait-elle en fin de compte que le résidu d'une matière équivoque, ce murmure du temps, ce souffle exténué, ce râle en son extase de la moindre couleur ?
Noires et blanches, en effet (nuit et lumière, négatif et positif3), les dualités chromatiques de Jacques Clauzel - et le gris, s'il s'effrite ça et là, n'opère qu'au prix de spasmes contigus, ou de vestiges, effilochage des choses plus que vrai matériau -, livides ces ombres que je sonde, comme si la pâleur désignait l'émergente présence, serait-elle enrobée d'anthracite, prisonnière de sa tourbe ou, mieux, semblable au profil crayeux cent fois répété sur les murs d'une geôle, à cette marelle, dans la cour de l'école, ou aux graffiti qui nous provoquent dans les réduits vulgaires, bonshommes disgracieux, sexes énormes, insultes et cris de terreur vrillant la solitude où s'amoncellent nos fastidieuses, nos dégradantes promiscuités. Art élémentaire ? Ce serait trop facile. Ou il faudrait considérer l'adjectif sous son acception la plus nue, art de l'élément, et primitif, et primal, art premier, d'une façon résolument contemporaine d'ailleurs, art qui, là où des peintres privés de moyens jusqu'à l'écœurement produisent croûtes sur croûtes, accepte la charge symbolique et les conflits du monde, renouant avec la tradition magique, magnétique allais-je risquer, que des années durant Clauzel fréquenta sous de plus ensorcelantes latitudes. Art présent. Art en acte - fragile, menacé, qui s'apparente à quelque figuration, quelque diction de l'informulable...
Ainsi la mort. Et le noir, qui s'émeut, se soulève telle une peau bouillante, ce noir tremblant des heures et des jours (« admirable tremblement du temps », écrivait Chateaubriand à propos de Poussin - mais je devrais évoquer le texte de Gaétan Picon qui porte ce titre, et le citer d'abondance tant il est rigoureux, et juste, et beau), n'est plus le rien dénoncé par Kandinsky4. C'est, au contraire, dans l'esprit d'un Soulages, une totalité réversible, un tout empli de potentialités et de renoncements, avec la mort en lui je ne le discute pas, abjecte, sournoise, exigeante, qui plutôt qu'une métaphysique du désespoir alimente, était-ce la cause de mon étonnement initial ?, l'errance et le somnambulisme où chacun piétine à l'affût de son sens et, j'y ai fait allusion, de son identité…

 

Noire matière du temps, lâche, filandreuse, l'asphalte dont Jacques Clauzel couvre ses supports (non, il n'est pas inutile de le rappeler, les grands papiers qu'il utilise préservent la grâce des épidermes autrefois tendus sous les chiffons, chemises, jupes, corsages, lesquels aujourd'hui se souviennent du contact des chairs), cet asphalte souvent grumeleux change d'aspect au gré de la course des astres, tavelé quand à midi l'horizon n'est qu'une lie blanchâtre, lisse le soir, moiré davantage que ne le sont les atrabilaires bitumes de Dubuffet par exemple, ou comme un fard, poudre, farine éparse dont des clowns s'enduisent, tristes affreusement, qui grimacent, qui sourient ou se figent une fraction de seconde, impalpables revenants par le charnier de la finitude. Mais ils sont souverains ces masques ou ces fronts, elles sont souveraines ces créatures niant la fange dont elles procèdent, images insaisissables, portraits évanescents dans la vapeur condensée sur la vitre, qui retournent à l'indistinction, surgissent tour à tour et s'effacent puis brûlent dans cette main où la peinture, cette chose sombre, goudronneuse que j'ai dite au début, s'invente à mi-distance de sa joie et de son très vieux, son très insomniaque chagrin...
J'ai tardé à m'y confronter sans vergogne mais l'abîme, autour de quoi je tourne en fait, concentrant l'examen sur cette étoupe d'ombre qui, poussée, introduite dans les failles et les jours du monde intelligible, maroufle le plus aigu des regards, cet abîme criblé d'impacts d'où, par capillarité, d'autres ombres progressent, m'accapare désormais à l'égal d'une morte nature, ou d'une nature spécieuse, d'une nature profonde, et si c'est l'effroi qui de nouveau me domine je comprends que le peintre, attentif à déceler l'improbable passage qu'empruntent les êtres qu'avec fougue il convoque, les bégayant, les accumulant, les multipliant dans cette contrée d'entre les règnes où il a décidé de vivre, relève le gant de l'absolu pour, d'une poix d'éternité, extraire et laisser sourdre sur la feuille la fatale clarté dont nous sommes garants.
Chuchotements, mots d'amour, serments et paroles sans cesse, l'envie s'empare de moi qui ne me lâche pas écrivant ces dernières lignes, de prononcer un mot, poésie, lequel informe les vibrations que Jacques Clauzel en ses livres divulgue. Poésie... Ou poème, sans que l'on sache ce qu'ils sont réellement, ce passage attendu peut-être, cette sente je l'espère, qui s'estompe au loin dans la limaille d'aube que le soleil attire...

 

1. Matière imperceptible, extraordinairement pesante, matière noire, les « objets massifs, compacts du halo », tisseraient la presque totalité de l'univers : de cette soupe primordiale à la réflexion lacérant l'impavide mystère du ciel, l'œuvre de Jacques Clauzel instruit notre perplexité.
2. Myriades de protozoaires, pulpeuses galaxies, les constellations sidérales et celles gisant au fond des océans ne se cloisonnent guère...
3. Jacques Clauzel est aussi photographe, c'est, pardon pour le jeu de mots, révélateur.
4. « Comme un rien sans possibilités, comme un rien mort après la mort du soleil, comme un silence éternel sans avenir, sans l'espérance même d'un avenir, résonne entièrement le noir. »


« Matière noire » reprend le texte d’un livre unique imaginé et réalisé par Jacques Clauzel pour sa collection
«  À Travers »
in
Lionel Bourg
Droit commun (chroniques)
Editions Paroles d’aube 1er mai 1997.

 



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