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Jacques Clauzel Magicien du Noir

Charles Dobzynski 1995

         J A C Q U E S    C L A U Z E L

 

         M A G I C I E N    D U    N O I R

       

 

 

        Qu’est-ce qui a présidé à notre rencontre, Jacques Clauzel et moi ? Tout simplement le hasard. Mais le hasard , on le sait, fait bien les choses. il a plus d’un tour dans son sac. Et d’abord, il dispose à son gré des lieux. Ce fut pour nous à Paris, place Saint-Sulpice, le marché de la poésie, un marché hors du commun, évidemment, qui n’a rien à voir avec la société de marché, et qui du fait de cette exception a pris un caractère emblématique. C’est là que pour la première fois j’ai vu des œuvres de Jacques Clauzel, des œuvres réalisées pour et avec des poètes. Elles m’ont instantanément aimanté, douées qu’elles sont, pour l’œil, d’un singulier magnétisme, qui tenait peut-être, en l’occurrence, à l’usage systématique ou quasi obsessionnel, comme on voudra, d’une monochromie fondée sur le noir. j’y reviendrai car la palette du noir, couleur fondamentale, est essentielle chez l’artiste mais pas exclusive. C’est son instrument de prédilection et il lui permet les infinies variations d’un registre qui n’a cessé pour cela même de provoquer en moi une sorte de vertige, vertige auquel, je le sais, d’autres poètes ont été sensibles dans le parcours qu’ils ont accompli chacun en compagnie de ce peintre dont l’art si rigoureux, si janséniste même, possède paradoxalement le privilège méphistophélique de la séduction. A moins qu’il n’en soit lui-même possédé comme d’un démon qui émergerait de la nuit, ayant captivé toutes ses lignes de force, toutes ses gradations de noir, afin d’ensemencer des toiles et de les porter à cette incandescence inversée qui est toujours pour le regard et pour l’esprit une brûlure.

      La relation créatrice du peintre et du poète est ancrée dans l’histoire depuis bien des générations. Que le poète soit comme Baudelaire un critique fondateur, ou qu’il jette toute sa ferveur lyrique, comme Eluard, l’acuité de sa pensée fulgurante, comme René Char, dans le brasier de gloire de ceux qu’il appela ses «  alliés substantiels »,  ou qu’il inscrive ses découvertes à l’instar d’Yves Bonnefoy dans son vaste sillonnement personnel de l’esthétique.

     Mais la relation qui s’établit ainsi, pour féconde et rayonnante qu’elle soit, comporte une part d’ambiguïté : quel est, du peintre au poète, le principe d’identité, ou d’identification, l’élément agissant, l’élément incitateur ?  En règle générale, c’est l’œuvre du peintre, bien sûr , qui est déterminante, même si cette œuvre est appelée dans la plupart des cas à devenir l’accompagnatrice de celle du poète. L’œuvre du peintre préexiste et  le poète la seconde, soit par le texte poétique, soit par le commentaire. Il lui sert, non de faire-valoir ou de faire-savoir – ce que ne nécessite nullement son savoir-faire  - mais d’approfondissement d’extension par les mots, au point qu’Eluard a pu définir comme «  paroles peintes » les textes consacrés à des artistes.

     Il est clair que la peinture se suffit à elle-même… Mais encore. Il est clair également que l’écho qu’elle trouve dans la parole des poètes n’a pas une valeur purement décorative. c’est un accroissement de résonance, c’est un redéploiement de connaissance, ou, mieux encore, pour reprendre une magnifique formule de Paul Claudel, une «  co-naissance »…

     Une de ces percutantes maximes dont Paul Eluard avait le secret nous dit : «  Le poète n’est pas celui qui est inspiré, c’est celui qui inspire…»  En ce sens, le partenariat qui s’est instauré entre Jacques Clauzel et moi – et il en est allé de même avec d’autres écrivains – m’a révélé ceci : Clauzel, plasticien aventureux, plasticien audacieux, est aussi un poète. Il est celui qui inspire. Il est celui dont l’œuvre devient de plus en plus une source inépuisable de réflexion poétique, et, plus encore que de réflexion, de transformation du langage poétique en fonction même de ce que la vision du poète propose. Cependant le travail réalisé à partir des stimulations ou des suggestions de l’artiste, sous forme de peintures acryliques ou de dessins, ne serait sans doute pas ce qu’il est sans les modalités pratiques que le goût, l’ingéniosité, l’inventivité de Jacques Clauzel lui ont permis d’élaborer pour le plus grand plaisir et l’attraction fatale des poètes qu’il conduit à s’y plier.

     Ces modalités concernent pour les livres à tirage restreint qu’il a multipliés, le choix du papier, du format, dans ses merveilleuses variations et combinaisons, le choix d’une mise en page souvent dictée par la préférence donnée au texte manuscrit sur le texte imprimé.

     Comment les choses se sont-elles passées, se passent-elles concrètement ? Jacques Clauzel m’a fait parvenir un volume grand format à l’italienne qui comportait plusieurs acryliques, dans la couleur noire dominante, mais une couleur intensément modulée par les reliefs visuels, les interventions graphiques et les subtils dégradés du noir vers le gris et vers le blanc, le reste étant constitué de pages blanches à remplir par un texte manuscrit.

     Ainsi, c’était à moi de jouer. Comme on dit, la balle était dans mon camp. Et je n’ai pas hésité à la prendre au vol, car le déclic créateur s’est immédiatement produit, me conduisant à écrire une série de poèmes en prose que j’ai intitulés Nuits transgressées, titre que porte l’ouvrage définitif. Qu’était-il arrivé ? Naturellement, si les peintures acryliques de Clauzel n’avaient pas déclenché  en moi la moindre réaction, j’aurai décliné l’invitation à leur trouver une articulation écrite. Or, dans ces peintures, je me suis trouvé littéralement précipité, non pas comme on tombe dans un puits ou à la suite d’une chute aveugle et accidentelle, mais au contraire comme on prend son élan pour franchir un espace vide au moyen d’un deltaplane.

    Oui, c’est le mot, pour planer dans le noir, pour atteindre l’altitude maxima ou la plus forte densité du noir, en éprouvant la sensation d’Icare d’une approche du soleil, avec le risque de subir la fonte de ses ailes de cire… Pour ma part, n’étant pourvu d’aucune aile, de cire ou de bois, sauf de celles qu’on entend battre parfois dans les vers ou la prose, je me suis laissé guider avec inquiétude et avec délice par ces balises de matière noire infracassable mais fluide que Jacques Clauzel semble avoir arrachées à la nuit des temps et qu’il dispose élégamment sur les pages comme des amers sur des rivages qui resteraient à aborder…

     Alors, oui, je me suis laissé investir par ce gulf-steam des profondeurs de l’œil et des méandres les plus secrets de la vue nocturne, qui n’est point l’antinomie mais le contrepoint obligé de la vue diurne. Ce qui en est résulté comme un séisme intérieur dont nul Richter ne nous a fourni l’échelle, mais qui provoque en nous des ondes concentriques très lentes et durables, à partir de leur épicentre enfoui dans la toile acrylique, ce qui en est résulté se trouve consigné dans Nuits transgressées comme le journal de bord d’une plongée sous-marine et onirique dans l’univers en expansion du peintre. Celui-ci passant  de la zone du noir absolu, du noir des trous noirs qui ne laissent pas s’échapper le moindre photon de lumière et emprisonnent dans leur cage le phénix que la mort d’une étoile aura consumé à jamais, de ce noir irrémédiable jusqu’à cette épiphanie de l’aube dans la toile, prémisse et promesse d’un jour nouveau comme distillées dirait-on, goutte à goutte, à travers le tamis de la nuit.

     Jacques Clauzel porte à son apogée, à sa stridence extrême, ce que j’ai envie d’appeler l’œuvre-au-noir. Que l’on m’entende bien : le noir n’est nullement à mes yeux la couleur négative par définition, encore moins l’indicatif présent du néant. Car rien n’est plus peuplé, fourmillant de virtualités que le noir. D’ailleurs on sait  que règne dans l’univers, plus encore que la matière visible, une immense épaisseur de matière noire, qui ne saurait être totalement inhabitée.

     Le noir, si ascétique qu’il paraisse, est une abondance, un liquide amniotique de toutes les couleurs, de tous les possibles. Il suffit d’une entaille dans cette écorce, hévéa de nuits agglutinées, pour en faire s’égoutter une sève intarissable, un latex de l’attente et du songe latent. En conséquence, l’abstraction lyrique ou l’expressionnisme abstrait basés sur le dynamisme du noir ne sont en rien des versions inversées du minimalisme qu’incarne le blanc monochrome des fameux  carrés de Malévitch, par exemple.

      Chacun sait que de l’accélération des couleurs du prisme au moyen d’un disque tournant résulte un blanc uniforme. Or, le disque mental agencé par Jacques Clauzel loin de commander la dissolution ou la fusion des couleurs, au contraire les induit jusqu’au franchissement frontalier du noir, les concentre sur un support ou une surface qui n’est opaque qu’en apparence, une surface close, certes, mais travaillée par des flux d’énergie, une ramification de signes et d’empreintes, la prègnance opiniâtre des traces que la main de l’artiste parsème et imprime dans l’obscur de la forme, afin de marquer son lien avec l’inconscient et de lui restituer son rayonnement générateur.

     Car le rayonnement de corps noir qui existe comme une donnée de l’astrophysique, il semble que Jacques Clauzel en assure la transmission et la circulation dans son œuvre peinte. Mais cette transmission est subordonnée à une constante recherche d’équilibre, d’équivalence, d’appropriation, laquelle relève de l’alchimie presque autant que de la propriété transformatrice de l’art. On serait tenté de voir dans ces métamorphoses une manière d’exercice purement conceptuel de magie noire… Je dirai plutôt que Jacques Clauzel est un sculpteur de la matière noire, qu’il traite celle-ci comme une matière compacte, obsidienne ou ébène de l’esprit, mais une matière malléable, modelable à son gré et sur laquelle, comme au burin, il grave une striure qui est celle de son désir et de sa soif. Une soif insondable, inapaisée, qui est sans doute apparentée à la soif de l’absolu.

     Dès lors que pour nous deux elle s’est avérée fructueuse et indispensable cette expérience s’est renouvelée, à chaque fois sur un mode différent, en fonction des exigences et des particularités du format, du dispositif ou, plus exactement, de la mise en scène propre à chaque ouvrage. C’est ainsi que tour à tour furent composés, Sept aphorismes + un, Portraits sans famille, Élégie héliogire qui fait tourner le texte à la façon d’une hélice ou une spirale galactique, Phorésie, quatre poèmes disposés en éventail autour d’une acrylique, et le dernier en date, sur le thème du jazz : Quatorze notes d’un blues inachevé.

     Ce qui s’est perpétué, dans un climat d’amitié constamment renforcé, c’est une véritable complicité d’esprit, d’humeur, d’aspiration, qui permet à des textes de forme très diverse, qu’ils soient prélevés dans un travail en cours ou spécialement écrits pour leur objet, de s’intégrer au travail du peintre lui-même, sans que l’effet de la commande, ou plutôt de l’incitation initiale, puisse être hypothéqué par l’artifice, la contrainte étant au contraire un élément dynamique et chacun demeurant maître de sa participation en accord avec l’autre.

     Cette mise en condition ou cette manière d’hypnotisme exercé par l’artiste sur ses partenaires, afin de les conduire là où il veut, par le bout du nez ou par le bout du vers, il les a pratiqués avec succès sur de nombreux poètes, de Guillevic à Salah Stétié, Pierre Toreilles, Michel Butor, Werner Lambersy, Claude Beausoleil, Vahé Godel, Andrée Chédid, etc… Il s’agit donc à proprement parler d’une stratégie. Et cette stratégie est en passe de susciter dans la production poétique d’aujourd’hui quelques archipels de papier et d’images tout à la fois mythiques, originaux et surprenants.

     Un des moments les plus significatifs de ces échanges, je le vois dans notre rencontre de 1995 à Gallargues-le-Montueux, là où réside Jacques Clauzel. Il a exhumé d’un tiroir de son atelier, où il restait en rade, un volume orné de superbes acryliques, en l’absence de tout bouquet et orphelines de tout texte. Et ce texte absent mais virtuel, il me proposa de lui donner consistance, de l’inventer, de l’inscrire à la plume dans un exemplaire destiné à demeurer unique. C’était un défi. C’était un pari à mes propres yeux presque impossible à tenir, car j’étais à ce moment là habité par un livre à peine achevé et qui n’avait aucun rapport avec ce qui m’était demandé. Il y avait donc peu de chances que je sois en mesure de remplir ce volume en blanc au cours de ce bref et convivial séjour où ma femme m’accompagnait. Pourtant, à mon insu, les images que Clauzel m’avait montrées, images captivantes du plus beau noir, pareilles aux éclats tourbillonnaires d’un cataclysme cosmique, s’étaient gravées dans mon esprit, et leurs flèches plantées continuaient d’y vibrer.

     C’est ainsi qu’au cours de la nuit, je fus secoué et réveillé par les mots comme on l’est à l’aube par le chant du coq. En quelques heures acharnées, dans le silence nocturne, d’un souffle et d’un trait, j’ai composé Hors-lieu, ce poème qui avait pour vocation d’être enfermé dans un seul livre comme un message dans une bouteille qu’un naufragé abandonne aux caprices de l’océan.

     Mais le lendemain, après avoir lu mon texte reproduit à l’encre de Chine sur les pages qui l’attendaient, Jacques Clauzel  à son tour inspiré, profita de mon absence pour agencer dans un format différent un autre ensemble d’acryliques et des pages blanches où je n’avais plus qu’à reporter mon texte, lequel trouva ainsi son pendant, sa réplique peinte.

     Je n’évoque cela que pour indiquer suivant quels méandres et quelles étranges résonances peuvent s’accorder les violons de la peinture et de la poésie écrite, liées dans une partition qui toujours nous réservera les surprises de ses ouvertures, de ses glissandos, de ses fugues ou de ses rebonds dans l’inconnu.

 

                                           

                  Charles DOBZYNSKI

                                    1995

 

 

    

 

 

 



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