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"Le leurre de la surface" in monographie "Jacques Clauzel" mai 2009 et in catalogue Villa Tamaris "Jacques Clauzel dans la rigueur du peu" octobre 2009 exposition du 16 octobre au 18 novembre.

René Pons

Le leurre de la surface

Qu'est-ce qu'une surface ? C'est, en apparence, un espace plan et sans épaisseur. Toutefois, si je considère la surface d'un tableau, et plus particulièrement d'un tableau ou d'une gravure de Jacques Clauzel, je me rends compte que la réponse est moins simple Si les effets de surface, les variations de matière, intéressent aussi bien la peinture figurative que la non figurative, je crois que dans la seconde la surface du tableau prend une importance particulière dans la mesure où aucune anecdote représentée ne nous en distrait. Le sujet du tableau est la matière seule, son organisation, et ses variations. Quant à son apparence ascétique, que d'aucuns auront tendance à regarder trop vite elle n'est qu'un leurre dissimulant la subtile complexité d'un faire qu'il sera bon d'examiner avec attention pour deviner, dans l'épaisseur de ce qui paraît plan, une stratification, un effet palimpseste Si l'on veut, qu'il faut découvrir, en modifiant l'angle de vision.

Le moindre détail, ici, a son importance. Si Ton considère les toiles récentes, on peut, souvent, décomposer leur réalisation de la façon suivante. Le pliage et le dépliage du papier kraft d'abord, qui divise la surface totale en fragments géométriques rigoureusement égaux. Puis le striage répétitif, à l'aide de graphite, de la totalité de la surface, que vient recouvrir un jus acrylique, sur lequel, à nouveau, le graphite vient imprimer son obsession répétitive. Soit au moins quatre actions superposées (et parfois plus), couches à la fois se masquant et se révélant les unes les autres, quatre actes successivement occultés mais dont demeure suffisamment la trace pour qu'on puisse déchiffrer, à condition d'en prendre le temps, la montée de l'œuvre de la profondeur vers la surface

Parfois, encore plus complexe, des bandes da vernis protègent la surface ménageant entre elles des bandes non protégées usées par une brosse dont le passage donne au papier une sorte de rugosité. D'autres fois, des accidents se produisent au niveau des plis, un nuageux dépôt de peinture différent pour chaque fragment et qui m'évoque la fluidité de certaines peintures chinoises. Mais la lumière extérieurs joue aussi son rôle dans la vision du tableau, puisque les différentes facettes de celui-ci, formées par le pliage, prennent des intensités variables de brillance qui transforment la surface selon l'endroit où se trouve !e spectateur

Dans le passé, Jacques Clauzel a même peint des toile» recto verso, usant ensuite l'une des faces de telle manière que l'envers transparaisse et que l'usure du papier donne à celui-ci l'apparence d'un pigment, l'effet peinture s'obtenant par soustraction et non par adjonction da matière,

C'est donc à l'aide de procédés à première vue simples, que Jacques Clauzel joue avec un regard qu'il oblige à passer de l'ensemble au détail pour creuser l'épaisseur d'une surface dont les strates représentent chacune un moment précis de la réalisation comme si du fond vers la surface, on recomposait, en montant de la nuit vers le jour, une genèse, comme si on levait l'un après l'autre les voiles qui masquaient la profondeur.

Le texte qui précède n'est qu'une suite de considérations techniques sommaires qui ont leur importance mais ne sont pas, au fond, l'essentiel, l'essentiel étant, la façon dont !e regardeur va percevoir la surface plane qui lui est proposée, ce qu'il va ressentir devant elle,

ce qu'il va y entendre résonner de lui-même dans cet espace de liberté totale où chacun invente son interprétation et qui échappe aux règles strictes que s'est imposé l'artiste.

On ne peut pas tourner autour d'une toile comme on tourne autour d'une sculpture ou comme on se déplace dans un environnement. Le tableau se présente frontalement, la surface qu'il nous oppose se dresse devant nous comme un mur et, non figurative, se remplit du mystère de la non représentation qui ne nous tend aucune béquille anecdotique. Au fond, le tableau est une sorte de miroir actif II reflète non pas notre banale apparence, mais l'enchaînement des idées et des images qu'il suscite en nous par libres associations, ces images qui nous font oublier l'analyse critique pour nous projeter dans l’irrationnel. La peinture non figurative est toujours, au-delà de sa surface, l'entrée dans un ailleurs ; et si grande que soit la rigueur que s'impose l'artiste, elle ne nous empêche pas de dériver à l'infini, tantôt nous rapprochant à toucher la toile pour nous engloutir dans un détail, tantôt nous en éloignant, pour errer dans un territoire auquel le peintre n'avait sans doute pas pensé,

Regardant ces tableaux, je pense aux conseils que Chen Koua donnait à ses élèves au XIe siècle, ce qui prouve que la modernité n'est pas rupture avec le passé, comme l'ont cru longtemps les tenants d'une certaine avant-garde, mais qu'elle le continue d'une autre manière : « Vous devriez d'abord chercher un mur en ruine, et étendre soigneusement sur ce mur une pièce de soie blanche. Alors appuyez-vous sur ce mur en ruine, et matin et soir contemplez-/e. Quand vous l'aurez regardé assez longtemps à travers la soie, vous verrez sur le mur ruiné des bosses et des méplats dont /e tracé sinueux formera parfaitement le dessin d'un paysage, (...) Alors dans le silence de la contemplation, en état de communion spirituelle, le paysage vous apparaîtra dans sa vérité spontanée comme façonné par la Nature, sans rien qui rappelle une œuvre humaine, Voilà ce qu'on appelle une peinture vivante. »

C'est là le rôle de la surface trompeuse que nous propose le peintre et qui contient bien plus que ce qu'elle paraît contenir, à condition que nous ne passions pas devant elle distraitement, mais que nous laissions agir en nous, longtemps, l'immobilité et le silence, Comme si cette peinture austère, qui donne la primauté au noir et à la rigueur, nous proposait, au-delà du plaisir qu'elle peut nous donner au premier regard, d'entrer, loin du bruit et de la fureur, dans une manière de méditation, silence plein dont le bruissement rendra habitable la solitude.

 

René Pons le 04 avril 2008

 



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