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'Les mises en scène ludiques de Jacques Clauzel'. In catalogue les livres de Jacques Clauzel espace poétique espace pictural. Exposition espace Louis Feuillade.Lunel. Du11 octobre au 2 novembre 1997.

Charles Dobzyniski

D’une rencontre fortuite peu naître le double chemin, puis le croisement d’une œuvre jumelée. D’une incitation en forme de pari ou de défi peut jaillir une étincelle d’intuition qui nourrira l’embrasement. Je n’ai découvert l’univers de Jacques Clauzel et surtout sa méthode qu’en y participant volontairement, sur un coup de tête qui ressemble à un coup de foudre, et en adoptant la ligne de partage qui m’était proposée, quitte à y apporter mes propres correctifs. Ce qui m’a d’emblée séduit dans le dessein éditorial du peintre c’est que chacun de ses livres était d’abord un projet, un chantier à ouvrir, à poursuivre ensemble, une porte secrètement ouverte à l’imprévu, à des idées fertilisantes, à une invention encore en herbe, c’est-à-dire à la poésie. Naturellement, on ne partait pas de rien. Pour mettre le feu aux poudres, il faut allumer une mèche. Au commencement, la mèche n’était pas ce qui décide la lumière, mais ce qui attise l’intense foyer du noir, un nœud de nuit d’où l’imagination peut s’extraire et se dérouler en spirale galactique. Le thème des “Nuits transgressées” m’a habité dès que j’ai vu les grandes pages, les grandes plages de ténèbres agencées par Jacques Clauzel suivant de subtiles gradations, au moyen de l’acrylique, comme pour capter en leurs nervures, leurs reliefs à peine esquissés et leurs grumeaux, quelque chose qui ressemble au vertige de l’origine, un parcours presque somnambule vers l’embrasure d’une nuit qui est pour l’esprit une incandescence inversée. La palette du noir, essentielle chez Clauzel, est extra- ordinairement vivante. Ses monochromies ne se referment pas sur elles-mêmes comme de mystérieux coquillages nocturnes, elles invitent l’œil à des débordements et à des échappées. On croit entrer dans le dédale sans issue de l’opaque, mais un fil d’Ariane nous guide vers une autre rive ou un autre versant du visible.

II

S’agit toujours de matérialiser des livres, peu importe leur petit nombre, au moyen de signes, de structures, de mots et de mises en page qui soient des bases de lancement pour une conquête du regard. La conception de Clauzel est celle du changement perpétuel, tout le contraire d’un ordre préétabli. Le livre qu’il médite est peut-être le livre de tous les livres, géode immense qui comprendrait une infinité de facettes et d’alvéoles. Chacun d’eux s’établira sur des prémisses distinctes, des variations de forme, de format, les figures d’un ballet à la fois peint et écrit dans lequel il invite les poètes à danser et à penser leur vision. Ceux-ci n’ont point fonction d’accompagnateurs ou de décorateurs dans un domaine où les pistes ne sont jamais balisées. Partenaires à part entière, il leur revient selon leur penchant et leur réflexion de conclure l’œuvre en marche, de lui donner au besoin cet ultime coup de pouce qui enclenche son double dynamisme.

 

Je n en veux pour preuve que l’aventure de “Hors-lieu”, ouvrage qui n~ existe qu’en deux exemplaires, pratiquement réalisés en une nuit et une après-midi. Le peintre m’a demandé de compléter, chez lui, un livre en blanc, en fait un livre constitué de dix peintures acryliques aux cou- leurs somptueuses, mais où ne figurait aucun texte. Il fallait faire vite, car j’étais sur le point de repartir. La commande était inopinée et je n’étais pas sûr de pouvoir y répondre. Mais une nuit d’insomnie m’a porté conseil et donné le déclic. J’ai écrit “Hors-lieu,” comme on tisonne des mots dans l’âtre du silence. Le lendemain j’ai reporté le texte sur les pages blanches toutes prêtes. Un exemplaire unique venait ainsi de naître, auquel Jacques Clauzel, profitant de mon absence momentanée, a tenu à donner une réplique peinte cette fois avec des reliefs noirs et gris. Eclairé et serti dans ce dytiques, le poème ne serait plus tout à fait le même, car dans cette conception mobile de leurs rapports, peinture et poésie s’avèrent singulièrement interactives.

 

Certes, à chaque fois, le peintre est l’initiateur de ces objets de fine orfèvrerie que sont ses ouvrages, souvent manuscrits, où l’écriture du poète s’intègre au réseau consanguin de veines et de signes par quoi chaque livre prend corps, sans cesse différent, même si l’orchestration du noir est leur commun dénominateur. Magie noire ? J’aurais plutôt tendance à dire que Clauzel est un sculpteur du noir, traité tantôt comme une matière compacte, ébène de l’esprit, tantôt comme matière malléable, modelable, où se grave comme au burin le sillon d’une soif inapaisée qui est peut-être la soif de l’absolu.

Dans des formats variables, notre complicité a poursuivi son travail de sape au sens d’habillement et non de sabotage. N’est-il pas nécessaire de vêtir (et non parer) la désespérante nudité de ce temps ? Modifications des supports aménagements des surfaces comme des vitraux à préparer pour la réception d’une lumière intérieure, les livres créent leur espace, jouent leur partition. “Portrait sans famille” a déplié en accordéon une galerie de visages bizarres et énigmatiques, comme des éclats ou des plâtras de l’inconscient. “Phorésie” instaure le poème en croix, ou en carrefour, fixé autour d’une peinture centrale qui com- mande la rotation du texte. “Elégie J’zéliogire” est un poème spiraloïde axé sur une suite de peintures verticales au verso desquelles le texte est conduit à tourner à la façon d’une hélice de mots.

 

Dernière en date de ces métamorphes "Grille" Cette fois, la couleur fait une irruption en force, brasier de rouge, ocre et orangé, strié pour le texte, de cartouches blanches. Chaque livre de Jacques Clauzel est une mise en scène, ou un dispositif verbal-visuel qui permet au démon du ludique d’exercer pleinement sa virtuosité. Le peintre avait prévu, pour “Grille”, une multi lecture des séquences écrites. J’ai obéi à son vœu, mais en procédant par extension le texte initial, en suivant sa logique, se subdivise en douze poèmes autonomes, des “mots croisés” qui ont pour grille la fantaisie peinte.

Ainsi chacun possède une clé de ce code de contraintes calculées et consenties qui nous réserve constamment les surprises de ses transformations, de ses fugues et de ses rebonds dans l’inconnu.



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