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" Des actes de passage" in monographie "Jacques Clauzel" mai 2009

Pierre Dhainaut

DES ACTES DE PASSAGE

 

 

 

A première vue, au premier contact…Déjà je m’interromps, je dois laisser en suspens la phrase ébauchée, une question la remplace : comment être fidèle par l’écriture critique à ce qui sans cesse anime la démarche de Jacques Clauzel ?

 

J’ai devant moi tout un ensemble de feuilles qu’il a récemment peintes : dès que je les ai découvertes, j’ai reconnu sa marque, si je puis dire, et simultanément elles m’ont surpris. Il en va ainsi chaque fois que je suis mis en face d’une étape nouvelle de son travail, quelle que soit sa destination, une exposition ou un livre d’artiste ou, comme c’est le cas aujourd’hui, un porfolio.

 

D’où vient que Jacques Clauzel avance sans dévier, qu’il s’obstine sans ressasser ? La voie qu’il emprunte, il sait bien qu’elle ne lui appartient pas, ni la force qui lui permet de la rendre présente. Loyalement il s’efface pour la reconnaître : c’est de sa soumission qu’il tire sa force.  En cela consiste la véritable maîtrise. Impersonnelle, la voie est inépuisable.

 

Ce qui caractérise une telle démarche, ce qui me frappe encore après tant d’années durant lesquelles Jacques Clauzel et moi avons collaboré, c’est d’abord sa faculté d’éveil. Nous avons trop d’images, en effet, qui nous encombrent, qui nous empêchent de voir puisqu’elles ont tout changé en spectacle. Nous avons également trop de mots qui s’agencent d’eux-mêmes et prolifèrent, qui ne sont que des abstractions, qui font de la parole un discours. Ces images, ces mots, Jacques Clauzel les arrache. Il nous oblige à regarder vraiment. Et dans cet apprentissage d’un regard neuf, nous mettrons à l’épreuve, en profondeur, notre langage. Jacques Clauzel l’a compris, qui a besoin que les poètes l’accompagnent ou plutôt poursuivent la tâche qu’il a commencée.

 

Une ascèse. Elle rejette les ruses par lesquelles la peinture trop souvent nous attire, nous enferme. Jacques Clauzel a réduit le nombre de ses supports et de ses médiums, et tout se passe comme si cette réduction ne lui semblait jamais assez grande. S’il préfère à la toile le papier, fréquemment le plus humble, le kraft, il n’a renoncé néanmoins ni aux couleurs, ni aux lignes, quelques unes seulement, bien sur, elles suffisent. Elles suffisent amplement.

 

Tel est le miracle : on ne veut voir en l’ascèse que les contraintes, qui appauvrissent, dit-on, qui paralysent, alors qu’elles aiguisent l’attention, qu’elle incite aux gestes essentiels. Peu de couleurs donc, et de simples lignes, mais Jacques Clauzel en exprimera les richesses que nous ne soupçonnions pas parce que nous prétendions nous en servir à notre profit. Dans la rigueur, dans la discrétion, l’infini se révèle, il vibre.

 

Mieux vaut maintenant décrire. Décrire, c'est-à-dire essayer d’être aussi scrupuleux que possible, m’en tenir à la stricte observation pour écarter les abus du commentaire toujours si prompt à privilégier le subjectif et le conceptuel. Ce sera suivre la leçon de Jacques Clauzel.

 

Une remarque s’impose immédiatement : cet ensemble de feuilles auquel vient de travailler Jacques Clauzel n’échappe pas à la règle, il s’agit d’une série, celle-ci étant, je crois, l’une des plus longues, sinon la plus longue. On peut certes en détacher une de ces feuilles, elles ne sont pas numérotées, aucun parcours précis n’est indiqué, qui déterminerait une progression, mais il va de soi qu’elles ne prennent leur sens, elles ne trouvent leur portée qu’au sein de l’ensemble. Sans doute Jacques Clauzel n’est-il pas le seul peintre à agir de la sorte, je n’en connais guère de plus radical. De ce qui risquerait de n’être qu’un procédé mécanique, il fait une méthode permettant de tirer toutes les conséquences de quelques principes en apparence élémentaires, qui se montrent d’une extrême fécondité. La rigueur, la discrétion, le vertige aussi bien, grâce auquel nos repères les mieux établis s’écroulent, nos préjugés, le regard s’affine, nous gagnons en conscience.

 

Identique pour toutes les peintures de cette série le format, identique le choix des couleurs, uniquement le brou de noix et le blanc, identique le quadrillage régulier effectué par le dessin qui occupe la surface entière. Aucune exception. Tout se répète, mais seul le regard distrait n’apercevra que monotonie : parmi cette centaine de feuilles il n’y en a évidemment pas deux semblables. Tout se répète et tout peu à peu se métamorphose, tout s’anime par l’intermédiaire exclusivement des variations ou des nuances, seraient-elles infimes.

 

Quelles variations, quelles nuances ? Impossible de les inventorier toutes. A la base, la grille de petits carrés d’une régularité implacable, elle demeure omniprésente, mais tantôt elle est comme voilée, tantôt elle est accentuée : voilée par des bandes de couleurs pâles ou brunes, étroites ou larges, verticales ou horizontales, dont la place change constamment, en haut ou en bas de la feuille, au milieu ou sur les côtés, dans les angles ; accentuée plus ou moins partiellement par le dessin à l’aide d’un crayon gras ou acéré…Parfois les couleurs interviennent au-dessus du dessin, parfois elles figurent au-dessous, fluides ou épaisses. De même, le dessin qui parfois se contente d’effleurer le papier, parfois l’incise, jusqu’à la déchirure. Ici, nous aimerions prolonger la vue par le contact des doigts ; là, les nuances sont si légères que nous distinguons à peine les variations, nous devons redoubler d’attention.

 

Une structure fixe, et à l’intérieur une extraordinaire mobilité. Jacques Clauzel ne se lasse pas d’inventer des dispositifs de ce genre qui ne fonctionnent si efficacement, c’est ce qui rend ardue leur description, que parce qu’ils mettent en feu des couples de contraires. Notre pensée est tellement habituée à diviser qu’il nous est difficile, quand nous disons fixité, mobilité, ou bien apparition, occultation, ou bien transparence, opacité, ou bien finesse, rudesse, à saisir la liaison entre chacun de ces termes. A vrai dire, pour ne prendre que cet exemple, l’apparition ne succède pas à l’occultation, ou l’inverse, l’une n’est pas favorisée aux dépens de l’autre, elles vont de pair, sans hiérarchie. Elles ne rivalisent que pour s’accorder, elles ne s’accordent que pour rivaliser. Jacques Clauzel ne recherche pas leur fusion, il les laisse agir dans leur conflit même, qui n’est pas destructeur, mais dynamique. Si un certain équilibre est soudain obtenu dans telle peinture considérée isolément, cet équilibre vacille aussitôt quand nous la réintégrons dans la série où elle retrouve celles qui la précèdent, celles qui la suivent : solidaires, elles s’engendrent.

 

Du même coup est rendue caduque cette armature de concepts dont le dualisme est inséparable, qui ne prélèvent qu’un aspect des choses ou des phénomènes, et avec eux les mots sont mis en cause, lorsqu’ils échappent au sensible, lorsqu’ils désignent comme on vise une proie : l’œuvre de Jacques Clauzel déjoue ces pièges.

 

Mais disant « l’œuvre de Jacques Clauzel », j’abuse d’une formule commode, trompeuse. Rien de plus étranger à Jacques Clauzel que le désir de faire de l’œuvre un miroir du moi et sa propriété. Lui importe seul ce à quoi il consacre, passionnément, toutes les ressources de son énergie, que l’on appelle une œuvre, qu’il vaudrait mieux appeler en se référant à l’alchimie (comme il le fait parfois) le grand œuvre. Sa réalisation réclame l’oubli des fantasmes, le dépassement de l’égo. Quand aux tracés géométriques Jacques Clauzel ajoute des gestes qui semblent hâtifs, aléatoires, qui les débordent, nous aurions tort de les qualifier d’expressionnistes et d’y surprendre un retour du subjectif, ils ne sont nécessités que par des raisons purement formelles. C’est l’œuvre qui s’accomplit, dictant ses lois propres. Elle commande les opérations les plus concrètes, lesquelles ne sont si intenses que dans la mesure où elles tendent vers ce que le peintre ne connaît pas, lui demandant à la fois obéissance et vigilance. Autant que matériel l’accomplissement est spirituel.

 

Jacques Clauzel, qui ne représente rien, ne laisse pas des signes à contempler, à interpréter. Ce que garde le papier, ce sont des traces vives de tous les actes par lesquels advient, n’en finit pas d’advenir cette réalité nouvelle où s’associent le visible et l’invisible – le dicible et l’indicible – ou, si l’on préfère une comparaison, la musique et le silence. Jacques Clauzel la suggère lorsqu’il intitule justement la suite que voici Sérialités différentielles.

 

La surface devenue un creuset. D’une feuille à la suivante, une transmutation s’effectue, très lente, qui intègre le temps dans cet art dont on croyait qu’il en était indemne, mais ce temps là, loin d’être ce qui nous entraine vers une conclusion inévitable, nous donne le pouvoir, le seul légitime, de ne plus définir. Rien dès lors ne se conquiert, rien ne se possède, mais ce n’est pas la sensation d’un masque que nous éprouvons : tout est restitué au mouvement, à ce rythme paradoxal, incessant, où le visible aspire à l’invisible et l’invisible au visible. L’incarnation et la transcendance échangent leurs valeurs, les raffermissent, les attisent.

 

Jacques Clauzel nous propose des actes de passages. Ils ne sont pas réservés au seul domaine de la peinture.

 

Pierre Dhainaut

Août 2007

 

 

 



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