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"100 peintures de Jacques Clauzel L'élément temporel" in monographie "Jacques Clauzel" mai 2009

Paul Louis Rossi

Paul Louis Rossi

100 peintures de Jacques Clauzel

L'Élément temporel

 

 

Le peintre c'est un œil, ouvert ou fermé. Fermé, contrairement à la croyance commune, il voit encore, et même en couleur. Le peintre, je l'imagine dans la position du rêveur, comme dans le film Dreams That Money Can Buy, au cours de la séquence composée par Hans Richter : La Semaine de Bonté, à partir d'un collage de Max Ernst. C'est un personnage habillé, appuyé sur son coude, les yeux clos et qui semble rêver à une femme brune, debout au fond d'une sorte de garage. On voit distinctement la trace blanche et le dessin de la construction en parpaings au fond de l'image en noir et blanc.

 

 

Cette proposition est étrange, pleine d'images, alors que je désirais parler de l'abstraction, Et même pire. J'ai longuement expliqué ces temps derniers qu'il était important, dans la peinture, d'avoir ce concept de l'abstraction pure. Comme nous avons Anton Webern pour la musique, Mallarmé pour la poésie, Walter Gropius pour l'architecture, si vous voulez.

 

 

Il me semble voir ainsi Jacques Clauzel, comme un dormeur éclairé. Un veilleur de nuit qui veut faire entrer la lumière dans la demeure artistique. Un arpenteur qui cherche la quadrature impossible de l'univers. Cette suite de Cent dessins, cadres vides tracés au cordeau, elle paraît appeler dans son déroulement, dans son silence même figuratif, comme l'écran blanc du cinématographe, une représentation, une imagination qui viendrait combler l'espace dessiné.

 

 

La variation est tellement rigoureuse, tellement tendue, qu'elle semble appelée à se rompre, à se désosser. Comme d'ailleurs cela ne peut manquer de se produire dans le lent trajet analytique, afin de parvenir à la connaissance. Le peintre, à présent, est comme le biologiste qui doit sectionner en parcelles un fragment du vivant pour comprendre la nature organique de son objet.

 

 

Cette harmonie, bien entendu, doit elle-même inventer son développement. Je le remarque dans la seconde planche des dessins que Jacques Clauzel m'a faite parvenir. Tout à coup l'espace des variations se transforme, la couleur se manifeste, puis envahit la surface. On imagine apercevoir sous la peinture une écriture dissimulée. La dernière planche de la série est toute blanche. Coupée horizontalement par une ligne très noire.

 

 

 

 

Tout à coup se produit l'obsession de fixer un point des figures à l'intersection de l'horizontale et de la verticale. Latitude. Longitude. J'ai pensé cela. J'ai pensé à ce jeune homme très intelligent, mais autiste, que l'on a privé de son système de repères, affolé, qui entre dans la crise et cherche à s'enfuir dans toutes les directions à la fois. Il crie : Où suis-je ? Où suis-je ? Il avait l'habitude de circonscrire à tous moments avec une verticale et une horizontale le point exact où il se trouvait dans la ville. On peut ainsi définir la nature de l'angoisse du jeune homme. Il n'accepte pas d'être désorienté.

 

 

Cette obsession est inhérente au système du peintre. Il n'est pas utile de citer Piet Mondrian. J'ai répondu cela, comme on me félicitait - dans la littérature -d'être plus lisible que jadis : tout artiste doit avoir une conscience abstraite. Je donne en exemple cet élément de prédelle de Sassetta où Le Bienheureux Ranieri délivre les pauvres de la prison de Florence. Le Bienheureux est comme un aérolithe en flammes. Les pauvres sortent d'un trou en bas du grand mur gris. Toute la partie droite du tableau est grise, et dans le mur, figure une petite porte entrouverte, blanche avec seulement à gauche une minuscule bande rectangulaire brune.

 

 

Je viens de retrouver la texte de Paul Klee que je voulais citer. Il écrit dans son journal : "Un quintette de Don Giovanni nous est plus proche que le mouvement épique de Tristan. Mozart et Bach sont plus moderne que le XIXe siècle. Si, dans la musique, l'élément temporel pouvait être surmonté par un mouvement rétrograde pénétrant jusqu'à la conscience une floraison tardive serait encore concevable."

 

 

La suite des dessins de Jacques Clauzel est d'une grande beauté. Je remarque comment cette trame de carrés implacables organise sa propre contamination par la couleur et le graphisme. Les incidences sont parfois minuscules. Un gris qui déborde. Une perpendiculaire qui défait la symétrie. Un système subtil de tuilage. Une grappe de taches qui maculent l'espace.

 

 

Il m'a semblé que le peintre nous introduisait dans son système avec cette question posée. La suite des dessins figure à la fois le repos et l'inquiétude. La question se pose ainsi : Faut-il entrer, ou sortir du labyrinthe ? Et faut-il craindre le minotaure, chercher et retrouver le fil d'Ariane. Il n'y a pas de réponse à la question, sinon celle du regard. C'est au regard à trouver sa propre solution. A trouver la nature de son désir. C'est à dire au regard de se poser, à l'intersection juste des formes qui conviennent dans l'ensemble harmonique des Cent dessins.

 

 

Paul Louis Rossi Novembre  2006

In Portfolio aux Éditions À Travers 2007



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