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"Le sillon des sens" in monographie "Jacques Clauzel" mai 2009

Bernard Noël

le sillon des sens

 

 

 

fragments douleurs brisées du vif

traces qui parfois s'enragent et mordent

tant de labeur pour le coup d'œil des morts

 

 

la forme pousse à travers le temps

rassemble le dessous puis monte

c'est un arrachement une pensée

 

 

quelques cassures planes suffisent

il n'en va pas du sens comme des roses

le visible se tord l'air se hérisse

 

 

la surface est devenue nouvelle

avant d'être arpentée par le regard

voici de l'ordre enfin mais qui craque

 

 

chaque sillon semé de cris ou bien

est-ce une plantation de nuances

le toucher auquel s'offre l'envers

 

 

noir et pourquoi la nuit tout à coup

inégale pleine de plis comme d'heures le jour

la matière se découpe afin de saisir sa densité

 

 

noir encore et déjà parcouru de frissons

la couleur n'est pas d'abord de la couleur

c'est de l'œil on gratte son dépôt

 

 

ici et là des flaques minuscules

un sel qu'on tirerait de l'air

des canaux pour conduire le sens vers le toucher

 

 

que faire quand l'espace tremble et se désire

quelque chose est en train de prendre racine

l'invisible remue dans l'en deçà

 

 

un geste là-dessus pose sa régularité

l'espoir que la répétition dira

ce qu'aucun n'a eu la patience de dire

 

 

la réalité s'est faite toute peau

elle a peur de sa propre étendue

elle appelle un geste et le partage

 

 

il faut d'abord planter l'ongle la griffe

soulever un peu de l'épaisseur faire

surgir l'accident minuscule un souvenir

 

 

la taupe du papier va tout droit

c'est un désir masqué qui cherche

où se cache toujours le commencement

 

 

est-ce que la durée voudrait un lieu

elle taille ici un labyrinthe

elle verse dessus l'apparence d'un champ

 

 

et le secret fait semblant de n'être rien

il met des rides plante des pas perdus

les sentiers d'un visage enterré sous le temps

 

 

il faut compter prendre le risque du paraître

une aspérité infime une blessure à peine

le ciel noir plaqué soudain au sol

 

 

quelqu'un croit se souvenir puis se tait

il regarde la construction de la ténèbre

il ne sait pourquoi ces blocs pourquoi l'amour

 

 

pourquoi toute chose a-t-elle besoin d'un bord

pour être davantage qu'une surface

mais qu'est-ce qu'un lieu pensé pour l'œil

 

 

la mémoire racle son pot au noir l'être

rajeunit les ruines et voici la découpe

qui fait suinter du sens dans ses lacunes

 

 

plus de nom plus qu'un étalement

et les pistes qu'y trace la pensée

en écornant la bordure des choses

 

 

ce qui est n'est qu'une partie de l'être

c'est un ici qu'encadrent l'autre et là

sa situation leur doit tout

 

 

la couleur est comme les traits du visage

un peu de peau posée sur la masse

on dirait le souffle retenu des profondeurs

 

 

pourtant rien dans ici que l'équivalent d'une tache

mais telle en soi qu'elle reflète un pan de tête

ou l'ombre qu'il fait en tombant des yeux

 

 

et puis vient le labour qui divise la terre

pour que dedans puisse germer dehors

aucune certitude voir doit suffire à tout

 

 

plus tard monté sur le cerveau on fait face

à l'infini présent qui perce le miroir

encore et encore noirci par la main de l'intérieur

 

 

quelle histoire perdue sous le visible

l'œuvre au blanc succède à l'œuvre au noir

la substance est la même sous le grattoir

 

 

la lumière attaque la surface

elle fait saillir le presque rien

quelques brins d'être un peu d'enfance

 

 

le regard s'égratigne contre

un champ de gerçures un relief

qu'il faut épeler avec le bout du doigt

 

 

tout vit tout vibre mais dans un tel secret

qu'on peut croire avoir tout vu

et n'avoir vu que les limites feintes

 

 

dans le silence visuel les choses balbutient

puis prennent forme tandis que le regard

s'enfonce peu à peu dans la matière de la vue

 

 

le presque rien est le miroir du tout

le trajet qui va de l'un à l'autre

se nourrit tout à coup de l'immobilité

 

 

quelque chose est là puis la chose

un fantôme remue dans le papier

entre dans l'œil n'en ressort plus

 

 

peut-être ne peut-on qu'entrevoir

ce qui change la vue et qui

reste cependant vêtu de l'apparence

 

 

la main touche la nudité du blanc

la plie la ride met dedans

de l'âge du cœur de la tête

 

 

tout ce qu'on voit sans le voir

quand le corps s'émeut d'une présence

l'œil rencontre alors sa chair dans le papier

 

 

 

 

le sillon des sens a été composé par Bernard Noël en regard de 7 peintures à l’acrylique de Jacques Clauzel.

D’abord édité aux éditions À Travers sous forme de livre d’artiste en mars 2004, le texte a été repris en mars 2005 aux éditions Fata Morgana.



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